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Le - Cold case résolu 20 ans plus tard : les coulisses d’une enquête « exceptionnelle »

BESANÇON | RÉACTION

Cold case résolu 20 ans plus tard : les coulisses d’une enquête « exceptionnelle »

Confondu par son ADN suite à un récent vol de tronçonneuse, un habitant du Doubs a reconnu avoir sexuellement agressé deux adolescentes de 13 ans, il y a vingt ans, dans une cabine téléphonique de Besançon. L’une d’elles avait été violée. Une affaire hors normes, résolue grâce à la rigueur des enquêteurs et la précision de la science, sur laquelle sont revenus le procureur et le général de gendarmerie.

LE 15/11/2019 À 20:12 MIS À JOUR LE 16/11/2019 À 11:18

Stéphane Gauffeny, général de gendarmerie de la région Franche-Comté, et Étienne Manteaux, procureur de la République de Besançon, mettent en valeur « la rigueur » des acteurs de la chaîne judiciaire ayant permis ce revirement d’enquête.  Photo ER /Arnaud CASTAGNÉ
Photo HD Stéphane Gauffeny, général de gendarmerie de la région Franche-Comté, et Étienne Manteaux, procureur de la République de Besançon, mettent en valeur « la rigueur » des acteurs de la chaîne judiciaire ayant permis ce revirement d’enquête. Photo ER /Arnaud CASTAGNÉ

On pensait cette affaire classée, enterrée, abandonnée, une cause perdue oubliée de tous. Il n’en est rien. Comme le révélait en exclusivité L’Est Républicain, le placement en garde à vue d’un Doubien de 60 ans, ce jeudi à Besançon, a fait voler en éclat deux décennies de blocage judiciaire.

Les faits remontent au 1er janvier 2000. Une nuit infernale pour ces deux adolescentes de 13 ans, qui cherchaient à contacter un ami depuis la cabine téléphonique située au pied de la basilique Saint-Ferjeux, à Besançon. Jailli de nulle part et bloquant toute sortie, un prédateur les a forcées à se déshabiller, puis à le masturber.

Le sang de l’auteur comme seule piste

« L’une d’elles s’est rebellée et a porté au visage de son agresseur plusieurs coups avec le combiné », décrit le procureur de la République de Besançon, Étienne Manteaux. Les jeunes filles en ont profité pour s’extraire de la cabine, mais une victime, « plaquée au sol a l’extérieur », a ensuite subi « un début de pénétration avec un doigt dans son sexe », indique le procureur.

« On avait très peu d’éléments sur l’auteur. L’enquête s’est concentrée sur les traces de sang recueillies sur le combiné et le tee-shirt d’une victime, desquelles a pu être extraite une empreinte ADN », poursuit Etienne Manteaux. Le fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG) – dont la création était très récente – ne renfermait que peu de données… Sans surprise, aucun profil ne matcha. Et l’instruction s’est enlisée, pour aboutir à un non-lieu prononcé en 2004.

 Les faits se sont produits le 1er janvier 2000, non loin de la basilique Saint-Ferjeux à Besançon. Photo d’archives ER /Arnaud CASTAGNÉ
Photo HD Les faits se sont produits le 1er janvier 2000, non loin de la basilique Saint-Ferjeux à Besançon. Photo d’archives ER /Arnaud CASTAGNÉ

Profil génétique identique pour le voleur et le violeur

Irrésolu, le sordide viol de la cabine téléphonique tombe dans les oubliettes. Jusqu’à juin dernier. C’est au final un « vulgaire » vol de tronçonneuse qui, contre toute attente, ressuscite le dossier. « Le profil génétique du mis en cause a été prélevé à cette occasion, ce qui est le cas pour beaucoup de délits dont le vol, et un rapprochement positif a été révélé par le FNAEG. Son algorithme est précieux pour un travail de tri qu’aucun humain ne pourrait faire, mais à ce stade, ce rapprochement informatique ne permettait pas de créer une preuve », situe Etienne Manteaux.

La procédure papier et les scellés, précieusement conservés dans leurs enveloppes kraft, sont exhumés des sous-sols du palais de justice de Besançon. Le sang du combiné n’est plus exploitable, mais l’analyse du tee-shirt confiée à un expert lyonnais est sans équivoque : le récent voleur a le même profil génétique que l’ancien violeur.

L’agression a eu lieu au pied de la basilique Saint-Ferjeux, lors de la nuit du passage à l’an 2000.

Des aveux poussifs

Restait la dernière phase. Sensible, mais si cruciale. L’interpellation. Le suspect a été arrêté ce jeudi matin à son domicile d’Avanne-Aveney, à côté de Besançon, puis interrogé selon une stratégie finement préparée par les gendarmes de la brigade de recherches, aguerris aux enquêtes délicates.

« Il a vite admis sa présence sur les lieux ce soir-là et face aux preuves, il a progressivement admis la réalité de ses actes. Il a même fini par exprimer son soulagement à l’idée qu’on soit venu le chercher », développe le procureur. L’auteur présumé a ajouté qu’il était alcoolisé au moment de l’agression, et très énervé suite à un accident de voiture.

Acte isolé ou agressions en série ?

Une terrible question se dessine désormais… Ce père de trois enfants, jeune retraité et sans aucun antécédent judiciaire, n’a-t-il fauté qu’une seule fois ?

« On parle de faits particulièrement graves et détestables », convient Étienne Manteaux, « qui laissent penser qu’il a peut-être sévi à d’autres reprises. Une poursuite d’enquête sur son entourage permettra peut-être de nouvelles révélations. Ces investigations complémentaires vont être menées sous commission rogatoire. »

Un dossier épargné par la prescription

Ennemie principale des « cold-cases », la prescription correspond au délai maximal prévu par la loi, au-delà duquel la justice ne peut plus être saisie. C’est la grande crainte des enquêteurs, des magistrats et évidemment des victimes. Le viol de la basilique Saint-Ferjeux échappe heureusement à ce couperet.

« Il existe un régime dérogatoire pour les violences sexuelles faites aux mineures », précise le procureur de Besançon, « puisque le délai ne court qu’à partir de la majorité des victimes ». Autre particularité : en 2000, la prescription était déjà portée à vingt ans, contre dix ans pour les majeurs. Depuis une loi de mars 2017, ce délai ont été porté à trente ans.

Les victimes « surprises, soulagées et satisfaites »

Les autorités ont informé les victimes de l’impensable rebondissement. L’une d’elles, qui réside toujours dans le secteur, a déjà été auditionnée et a formellement reconnu son bourreau. L’autre le sera bientôt. « Elles sont surprises, soulagées et satisfaites », confie le général Stéphane Gauffeny, qui commande la région de gendarmerie.

Vingt ans après, les adolescentes sont devenues des femmes. À l’évocation de cette nuit d’horreur, leur douleur intime reste vive. « Parler d’un traumatisme, c’est le revivre », confirme le procureur, par ailleurs ravi du dénouement positif de ce cold-case.

L’auteur présumé encourt 20 ans de réclusion

« Très honnêtement, nous avons été nous-mêmes surpris. C’est une affaire exceptionnelle. On ne voit pas ce type de dossiers tous les jours. Cette avancée est le résultat de la rigueur dont a fait preuve toute la chaîne judiciaire, de 2000 à aujourd’hui », conclut le général Gauffeny, en insistant sur la puissance du FNAEG, qui à l’instant où vous lisez ces lignes, croise 400 000 traces d’ADN inconnues avec 3 millions de profils génétiques identifiés.

Le suspect doubien, lui, a été mis en examen pour agressions sexuelles et pour viol sur mineur. Crime pour lequel il encourt jusqu’à vingt ans de prison.

Willy GRAFF

Source : www.estrepublicain.fr

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