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Le - Le gendarme avait l’autodéfense facile

Le gendarme avait l’autodéfense facile

Tribunal

M e Gomez, avocate de R., a dénoncé à l'audience la position du Parquet et de la gendarmerie au moment des faits : «On veut faire un exemple, parce que R. est gendarme» /Photos DDM, archives.

M e Gomez, avocate de R., a dénoncé à l’audience la position du Parquet et de la gendarmerie au moment des faits : «On veut faire un exemple, parce que R. est gendarme» /Photos DDM, archives.

Pour avoir pris en chasse deux amoureux qu’il prenait pour des cambrioleurs, un gendarme écope de 6 mois avec sursis. Son voisin, qui a tiré au fusil sur la voiture des deux jeunes gens, s’en tire avec 3 mois avec sursis.

Il est 21 heures, ce 2 février 2014, non loin de Sainte-Anne. Une 206 s’engage dans un chemin privé, longe des fermes avant de s’arrêter au bout de la voie, non loin de chez M. et Mme D. À bord de la 206, un couple d’amoureux en quête d’un lieu tranquille. En fait de tranquillité, ils vont se retrouver au cœur d’un mauvais remake de Delivrance. Car dans le coin, on a peur des cambriolages. Et on ouvre l’œil. Mme D., en l’occurrence, avise cette voiture tous feux éteints, garée près de sa maison. Elle alerte son mari, et leur voisin, R. Ce dernier est gendarme, gage de sérieux pour les époux D. Il sort de chez lui et voit passer la voiture. Les amoureux ont décidé de repartir : l’endroit n’est pas assez paisible… R. lance au passage une poignée de graviers sur le véhicule. La 206 ne stoppe pas. Une forme d’aveu, à ses yeux. Pour R., il est clair qu’il s’agit de maraudeurs en repérage. La voiture de D. arrive derrière la 206. Ni une ni deux, R. saute dans son 4×4 et suit le couple, qui est un peu troublé de voir des voitures surgir de nulle part. La 206 tente de semer les deux «justiciers». C’est qu’à bord, le jeune homme a compris qu’on les suivait. L’inquiétude cède le pas à la peur. La filature devient une poursuite sur les routes de campagne : le 4×4 passe devant D., serre la 206, lui fait des appels de phare. Bientôt, R. double la 206 et bloque la voie. Le jeune conducteur tente une manœuvre, s’embourbe. La lunette arrière explose : R. vient de la fracasser avec une batte de base-ball. Les jeunes gens terrifiés aperçoivent D. dans sa voiture, un fusil en main. Ils n’ont pas entendu la détonation, mais D. a fait feu : une gerbe de plombs a frappé l’aile avant de la 206. R. tente de sortir le jeune conducteur, lui déchire ses vêtements, le frappe au visage. Il insulte le couple, exige des papiers. La jeune femme, terrorisée, implore ses tourmenteurs. Et leur annonce qu’elle est en communication avec la gendarmerie, depuis le début de la poursuite… Et les enregistrements téléphoniques des services de gendarmerie, entendus par le tribunal, ne laissent aucun doute sur la panique des amoureux, pourchassés pendant 10 longs kilomètres, et sur la violence de R. Le gendarme, avec aplomb, explique à ses collègues que tout est en ordre. Ils se déplacent cependant.

Ni D. ni R. ne sont présents à l’audience, ce lundi matin, arguant de problèmes médicaux. Ils ont tous les deux reconnu les faits, mais leurs avocates refusent d’entendre parler de milice privée, insistant sur le caractère privé de la voie et sur le sentiment d’insécurité dans les campagnes, sur un dossier «gonflé par le Parquet et les médias». Mais les faits, et leur violence, sont incontestables. D’autant que R. est gendarme, avec un devoir d’exemplarité souligné par le Parquet, qui ne trouve aucune justification à ce déchaînement. Comment prétendre à la légitime défense invoquée par R., alors que la 206 s’enfuyait ? De plus, R. a déjà été condamné en 2009 pour des faits similaires… Les réquisitions sont lourdes : 18 mois dont 6 avec sursis pour R. et 1 an avec sursis pour D., assorties de contraintes sur les permis de conduire et la possession d’armes. Le tribunal condamne D. à 3 mois avec sursis simple, interdiction de port d’armes pour 3 ans et restitution des scellées ; et R. à 6 mois avec sursis simple, et suspension du permis de conduire. Les dommages et intérêts — les jeunes gens réclament 8 000 € de préjudice moral — seront jugés en septembre.

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