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Le - Les derniers mois de la gendarme Sakhri, morte à la caserne

Les derniers mois de la gendarme Sakhri, morte à la caserne

Des membres de la famille de Myriam Sakhri manifestent le 26 janvier 2021 devant le Palais de justice de Lyon pour une réouverture du dossierAFP/Archives – JEFF PACHOUD
Une gendarme d’un Centre d’opérations et de renseignements (Corg), service chargé de répondre aux appels du public, en 2020AFP/Archives – GEOFFROY VAN DER HASSELT
Illustration gendarme AFP/Archives – DENIS CHARLET
Hassina Sakhri manifeste en 2018 à Lyon pour demander de nouvelles investigations sur la mort de sa soeur Myriam SakhriAFP/Archives – PHILIPPE DESMAZES

 PUBLIÉ LE 12 FÉVRIER 2021 À 13H48.

Depuis la mort de Myriam Sakhri en 2011 dans une caserne lyonnaise, la version officielle veut que cette gendarme se soit suicidée parce qu’elle devait comparaître devant un tribunal. Mais de nouveaux éléments esquissent une autre histoire.

Cette femme de 32 ans retrouvée dans son logement de fonction, une balle dans le ventre et son arme de service à ses pieds, se plaignait depuis des mois d’être harcelée. Après un premier classement de l’affaire, sa famille porte plainte, déclenchant l’ouverture d’une information judiciaire.

Celle-ci a débouché sur un non-lieu, confirmé en appel puis en cassation en 2015, les magistrats écartant tout harcèlement.

« Si les raisons du suicide de Myriam Sakhri restent en l’état inconnues et se heurtent à l’incompréhension de la famille, cet événement survenu dans un contexte de très forte alcoolisation (la défunte était sortie tard dans la nuit et avait bu, ndlr) doit être rapproché à des difficultés professionnelles que rencontrait la jeune femme », jugeaient-ils au final. Et d’évoquer « sa prochaine comparution en correctionnelle » dans deux procédures pénales diligentées à son encontre.

« Raisons inconnues » ? Un mot laissé par la défunte dans son appartement de la caserne Delfosse (2e arrondissement) donnait une piste, pourtant.

« Merci à G. le connard ! »: il désignait le colonel qui commandait à l’époque la gendarmerie du Rhône, où Myriam Sakhri travaillait au sein du Centre d’opérations et de renseignements (Corg), service chargé de répondre aux appels du public.

Cet officier est au cœur d’une requête déposée récemment par les avocats de la famille, William Bourdon et Vincent Brengarth, visant à faire rouvrir le dossier. Elle s’appuie sur des attestations de témoins dont l’AFP a pu prendre connaissance, qui éclairent d’un jour nouveau les derniers mois de la militaire.

– Ambiance –

Affectée précédemment à la brigade de Neuville-sur-Saône, elle rejoint le Corg en juillet 2010 après une blessure au genou mais demande rapidement à en partir pour retrouver le terrain.

Dans le même temps, selon ses proches, elle dénonce à ses supérieurs, oralement puis par écrit, des collègues qui raccrochent au nez d’usagers à coups d’insultes racistes (« bougnoule », « boukak »).

Cette mise en cause, combinée à une dispense médicale du service de nuit (pendant deux mois) et 75 jours de congés maladie, conduit à l’isolement puis au harcèlement de la gendarme, soutient la partie civile depuis toujours.

A contrario, la justice a tenu la défunte pour responsable de la dégradation de l’ambiance au Corg, en des termes peu amènes.

« De l’avis de tous ses collègues », écrivaient les magistrats en 2014, Myriam Sakhri aurait « changé de comportement », faute d’obtenir la mutation qu’elle souhaitait, accumulant des congés synonymes de « surcroît de travail pour les autres ». Pour avoir gain de cause, elle aurait même été « prête à invoquer le fait qu’elle était victime de propos racistes ».

Un récapitulatif des arrêts maladie pris au Corg à l’époque montre cependant que la jeune femme n’était pas seule à en bénéficier, loin s’en faut. Le gendarme C., en particulier, totalisait 80 jours, ce qui ne l’a pas empêché de la traiter de « feignasse ».

– « Bête noire » –

Celui-ci fait partie de ceux dont les propos racistes ont été dénoncés par Myriam Sakhri. « Ils ne pouvaient plus se sentir », affirme un gendarme qui les côtoyait il y a dix ans.

À rebours des conclusions judiciaires, des témoins assurent aujourd’hui que la gendarme était « très affectée » par le comportement de certains collègues et que cela n’avait rien d’une stratégie professionnelle.

Une enquête interne avait d’ailleurs été ouverte, pour laquelle elle avait constitué un dossier – avec « du lourd », disait-elle – et contacté une association de défense des droits des militaires.

Dès lors, elle devint « la bête noire du Corg » et sa hiérarchie se mit à surveiller « ses moindres faits et gestes », « à l’affût de la moindre erreur », confia-t-elle à des proches.

Le rôle du colonel G., en particulier, est pointé par la partie civile pour avoir déclenché les deux procédures pénales contre la gendarme en ayant recours à l’article 40 du Code pénal, qui permet de saisir le procureur sans plainte de tiers. Et ce alors que les faits incriminés n’en valaient pas la peine, « sauf si l’on veut plomber quelqu’un », de l’avis d’un gendarme.

Par ailleurs, Myriam Sakhri ayant saisi un avocat en vue de porter plainte, le colonel G. a tenté de se renseigner sur la nature de leurs relations auprès du barreau de Lyon. Outrée, la bâtonnière de l’époque le renvoya dans les cordes.

– « Tout le monde s’est tu » –

Les semaines précédant sa mort, la militaire fut aussi soupçonnée, à tort, d’avoir volé la carte bancaire de sa nièce et usurpé l’identité d’un collègue. Les victimes présumées furent interrogées.

Dans des attestations transmises à la justice, la première affirme aujourd’hui que les gendarmes lui ont demandé de dire à sa tante « d’arrêter ses agissements ou elle aurait de gros problèmes » ; le second estime que « les questions posées étaient orientées pour porter préjudice à Myriam ».

Des témoins mettent en cause, parallèlement, les auditions menées après le décès par l’Inspection générale de la gendarmerie nationale. « Le fond de ce que j’ai voulu dire est mal retranscrit », assure l’un d’eux en regrettant de ne pas avoir relu sa déposition.

« On m’a demandé de ne pas parler du mot » visant le colonel G., confie une gendarme, évoquant une réunion organisée au Corg après le drame, destinée selon elle à « salir » la mémoire de la défunte. « Tout le monde a eu peur et s’est tu », déplore un autre.

Plusieurs mentionnent, enfin, des consignes données pour ne pas aller aux obsèques, au motif – erroné – que la famille s’y opposait.

La requête des avocats de la famille Sakhri a été plaidée le 26 janvier à la cour d’appel, où le parquet général a requis de rouvrir le dossier pour harcèlement et homicide involontaire. La chambre de l’instruction doit se prononcer le 30 mars.

Sollicitée par l’AFP avant l’audience, la DGGN avait répondu qu’il ne lui appartenait pas de s’exprimer sur une affaire judiciaire en cours.

Source : AFP

Source : www.larepubliquedespyrenees.fr

Décès de la gendarme Myriam Sakhri : neuf ans plus tard, le dossier pourrait rouvrir pour « harcèlement »

Publié le 12 février 2021 à 14h30

Décès de la gendarme Myriam Sakhri : neuf ans plus tard, le dossier pourrait rouvrir pour « harcèlement »
Image d’illustration © Gwengoat / iStock

De nouveaux témoignages viennent interroger la version officielle selon laquelle la jeune sous-officier se serait suicidée parce qu’elle devait comparaître devant un tribunal.

Le 24 septembre 2011, Myriam Sakhri, une sous-officier de la gendarmerie, est retrouvée morte dans son logement à la caserne Delfosse, à Lyon. Depuis des mois, la jeune femme de 32 ans se plaignait d’être harcelée au travail. Après un premier classement de l’affaire, sa famille porte plainte, déclenchant l’ouverture d’une information judiciaire. Cette dernière débouche sur un non-lieu, confirmé en appel puis en cassation en 2015, les magistrats écartant tout harcèlement. « Si les raisons du suicide de Myriam Sakhri restent en l’état inconnues et se heurtent à l’incompréhension de la famille, cet événement survenu dans un contexte de très forte alcoolisation doit être rapproché des difficultés professionnelles que rencontrait la jeune femme », jugeaient-ils avant d’évoquer « sa prochaine comparution en correctionnelle » dans deux procédures pénales diligentées à son encontre.

« Raisons inconnues » ? Un mot laissé par la défunte dans son appartement donnait pourtant une piste : « Merci à G. le connard ! » Il désignait le colonel qui commandait à l’époque la gendarmerie du Rhône, où Myriam Sakhri travaillait au sein du Centre d’opérations et de renseignements (Corg), service chargé de répondre aux appels du public. Cet officier est au cœur d’une requête déposée récemment par les avocats de la famille, William Bourdon et Vincent Brengarth, visant à faire rouvrir le dossier. Elle s’appuie sur des attestations de témoins dont l’AFP a pu prendre connaissance, qui éclairent d’un jour nouveau les derniers mois de la militaire.

UNE AMBIANCE DE TRAVAIL DÉLÉTÈRE

Affectée précédemment à la brigade de Neuville-sur-Saône, Myriam Sakhri avait rejoint le Corg en juillet 2010 après une blessure au genou. Elle avait rapidement demandé à en partir, pour retrouver le terrain. Selon ses proches, elle aurait dénoncé dans le même temps à ses supérieurs, oralement puis par écrit, des collègues qui raccrochaient au nez d’usagers à coups d’insultes racistes.

Cette mise en cause, combinée à une dispense médicale du service de nuit pendant deux mois et 75 jours de congés maladie, aurait conduit à l’isolement puis au harcèlement de la gendarme, soutient depuis toujours la partie civile.

À contrario, la justice a tenu la défunte pour responsable de la dégradation de l’ambiance au Corg, en des termes peu amènes. « De l’avis de tous ses collègues », écrivaient les magistrats en 2014, Myriam Sakhri aurait « changé de comportement », faute d’obtenir la mutation qu’elle souhaitait, accumulant des congés synonymes de « surcroît de travail pour les autres ». Pour avoir gain de cause, elle aurait même été « prête à invoquer le fait qu’elle était victime de propos racistes ».

Un récapitulatif des arrêts maladie pris au Corg à l’époque montre cependant que la jeune femme n’était pas seule à en bénéficier. Le gendarme C., en particulier, totalisait 80 jours, ce qui ne l’a pas empêché de la traiter de « feignasse ». Celui-ci fait partie de ceux dont les propos racistes ont été dénoncés par Myriam Sakhri. « Ils ne pouvaient plus se sentir », affirme un gendarme qui les côtoyait il y a dix ans.

À rebours des conclusions judiciaires, des témoins assurent aujourd’hui que la gendarme était « très affectée » par le comportement de certains collègues et que cela n’avait rien d’une stratégie professionnelle. Une enquête interne avait d’ailleurs été ouverte, pour laquelle elle avait constitué un dossier – avec « du lourd », disait-elle – et contacté une association de défense des droits des militaires.

Devant cette situation, Myriam Sakhri avait confié à ses proches être devenue « la bête noire du Corg ». Elle leur aurait expliqué que sa hiérarchie s’était mise à surveiller « ses moindres faits et gestes », « à l’affût de la moindre erreur ». Le rôle du colonel G., en particulier, est pointé par la partie civile pour avoir déclenché les deux procédures pénales contre la gendarme en ayant recours à l’article 40 du Code pénal, qui permet de saisir le procureur sans plainte de tiers. Et ce alors que les faits incriminés n’en valaient pas la peine, « sauf si l’on veut plomber quelqu’un », de l’avis d’un gendarme. Par ailleurs, Myriam Sakhri ayant saisi un avocat en vue de porter plainte, le colonel G. a tenté de se renseigner sur la nature de leurs relations auprès du barreau de Lyon. Outrée, la bâtonnière de l’époque l’avait renvoyé dans les cordes.

DES INVESTIGATIONS REMISES EN QUESTION

Les semaines précédant sa mort, la militaire fut aussi soupçonnée, à tort, d’avoir volé la carte bancaire de sa nièce et usurpé l’identité d’un collègue. Les victimes présumées furent interrogées. Dans des attestations transmises à la justice, la première affirme aujourd’hui que les gendarmes lui ont demandé de dire à sa tante « d’arrêter ses agissements ou elle aurait de gros problèmes » ; le second estime que « les questions posées étaient orientées pour porter préjudice à Myriam ».

Des témoins mettent en cause, parallèlement, les auditions menées après le décès par l’Inspection générale de la gendarmerie nationale. « Le fond de ce que j’ai voulu dire est mal retranscrit », assure l’un d’eux en regrettant de ne pas avoir relu sa déposition. « On m’a demandé de ne pas parler du mot » visant le colonel G., confie une gendarme, évoquant une réunion organisée au Corg après le drame, destinée selon elle à « salir » la mémoire de la défunte. « Tout le monde a eu peur et s’est tu », déplore un autre. D’autres mentionnent des consignes données pour ne pas aller aux obsèques, au motif – erroné – que la famille s’y opposait. 

En attendant, la requête des avocats de la famille Sakhri a été plaidée le 26 janvier à la cour d’appel, où le parquet général a requis de rouvrir le dossier pour harcèlement et homicide involontaire. Sollicitée par l’AFP avant l’audience, la DGGN avait répondu qu’il ne lui appartenait pas de s’exprimer sur une affaire judiciaire en cours. La chambre de l’instruction doit se prononcer le 30 mars. « Nous ne lâcherons pas l’affaire », confie l’entourage de Myriam Sakhri, qui espère voir l’enquête rebondir neuf ans après les faits.Par

ELLE avec AFP

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Source : www.elle.fr

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