Attentats du 13-Novembre : « “C’est très grave, il faut qu’on parte tout de suite”, me lance le capitaine du GIGN »
Courrier des lectrices et des lecteurs. « Ce soir-là, quatre membres du GIGN sont venus participer à une conférence en Mayenne. Nous sommes dans la pénombre, sur scène. Devant nous, un de leurs téléphones s’allume, puis un second… Le premier attentat vient d’être commis dans la capitale. »
Publié le 17/11/2025 à 16h00
Dix ans après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, nos lectrices et lecteurs se souviennent. Jean-Marie Mulon (ancien journaliste, a été directeur fondateur du Presstival Info du Pays de Château-Gontier de 2012 à 2021) a répondu à notre appel à témoignages. Voici son récit :
« “Pourrions-nous évoquer le risque de nouveaux attentats multiples en France lors de votre venue au Presstival Info en novembre prochain ?”, demandais-je au capitaine du GIGN (Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale) qui me recevait à Versailles-Satory (Yvelines), au siège de l’unité, en septembre 2015.
En tant que directeur et fondateur du seul festival de journalisme existant alors dans les Pays de la Loire, la communauté de communes du Pays de Château-Gontier (Mayenne) me fait confiance pour l’organisation de cet événement dédié à la liberté d’expression. Pour cette 3e édition, je souhaite faire témoigner les militaires du GIGN sur leurs relations avec la presse. Convaincre le GIGN d’apparaître dans un festival n’est pas aisé mais si les consignes sont respectées (aucune photo lors de la soirée, aucun nom des militaires, juste leur grade et leur prénom, pouvoir laisser leur véhicule à proximité…), l’hypothèse pourrait se concrétiser. Date est prise, ce sera le… vendredi 13 novembre 2015 à 20 h 30 !
« Silence dans le public »
Je n’ai rien oublié de ce terrible soir qui avait démarré dans la bonne humeur, tant les quatre représentants du GIGN se montraient bienveillants, coopératifs et d’une simplicité extraordinaire. L’un d’eux avait participé à l’assaut spectaculaire du GIGN à Marignane (Bouches-du-Rhône) sur l’Airbus A300 d’Air France détourné par des terroristes du GIA, en 1994. Un autre était négociateur, son collègue expert en renseignements. Des pointures dont les spectateurs de la salle du cinéma Le Palace, à Château-Gontier, buvaient les paroles. Comme convenu, en cette année noire (les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ont eu lieu dix mois plus tôt ), la question de possibles attentats multiples est abordée. Les militaires ne se défaussent pas : « Nous sommes dans l’obligation de nous y préparer », répondent-ils. Silence dans le public.
Pour apporter un peu de légèreté, et pour suivre mon conducteur, après cette première heure de discussion, nous enchaînons avec un reportage sur l’importance des chiens qui interviennent lors des missions du GIGN. La salle ne se doute pas de ce qui va soudainement se passer à Paris et nous renvoyer aux éclats de sang et d’horreur des 7, 8 et 9 janvier de cette année-là.
« Un premier téléphone s’allume, puis un second »
À ce moment-là encore, les spectateurs sont concentrés et impressionnés par la dextérité des chiens qu’ils voient en interventions à l’écran. Avec les quatre membres du GIGN, durant cette diffusion, nous sommes dans la pénombre, sur scène. Devant nous, des mange-debout noirs sur lesquels sont juste posés les téléphones portables de ces militaires d’exception. Un premier s’allume, puis un second… Le premier attentat vient d’être commis dans la capitale. Il est 21 h 20, un terroriste a déclenché sa ceinture d’explosifs au Stade de France, cinq minutes plus tard c’est la fusillade de la rue Bichat… L’effroyable suite, vous la connaissez.
Le capitaine du GIGN me glisse à l’oreille : « C’est très grave, tu conclus comme tu veux mais il faut qu’on parte tout de suite. Tu en parleras au public après ». La lumière se rallume. Bouleversé par ces premières infos, je balbutie un vague : « Nous allons devoir libérer nos amis du GIGN. Nous les remercions infiniment d’être venus ce soir ». Je raccompagne les militaires à leur voiture. Ils arriveront très vite à Paris. Nous échangerons deux fois au fil de la nuit, puis chaque année le 13 novembre.
Cet effroyable soir-là, après leur départ, quand je reviens dans le cinéma, chacun est comme pétrifié. Les portables distillent sans discontinuer ce qui se passe… C’est horrible. Nous avons du mal à nous quitter.
« Une standing ovation »
Le 21 novembre 2015, le médecin urgentiste Patrick Pelloux, durablement touché par la mort de ses amis de Charlie Hebdo dans l’attentat du 7 janvier et par les 132 morts de novembre de cette p… d’année, viendra clore le Presstival Info. Le théâtre des Ursulines et ses 500 spectateurs l’écoutent quasi religieusement raconter l’horreur, ce qu’il a vu, ce qu’il a fait pour tenter de sauver toutes les vies qui tenaient encore à un petit fil, fragile destin. Le Dr Pelloux parle du bleu des forces de l’ordre, du blanc du corps médical et du rouge des sapeurs-pompiers. Il dit l’urgence qu’il y a à s’aimer. Comme un seul homme, comme une seule femme, la salle se lève et fait une standing ovation à celui qui se déplace sous haute protection policière.
Janvier et novembre 2015 sont une larme qui, depuis, n’a cessé de couler sur nos joues. N’oublions jamais. »
Source : www.ouest-france.fr