Audrey Renard, profileuse : « Nous ne résolvons aucune enquête, nous aidons les enquêteurs »
Cheffe du département des sciences du comportement de la gendarmerie nationale, Audrey Renard sera à Montpellier vendredi 9 octobre, à 14 h, dans le cadre de Futurapolis. Dans Profileuse, publié aux éditions Albin Michel, la commandante raconte un métier entouré de fantasmes. Loin du profiler omniscient des séries américaines, son équipe intervient en appui des enquêteurs sur les affaires criminelles les plus complexes, de l’analyse des scènes de crime à la préparation des gardes à vue.
Publié le 8 octobre 2026 à 13h58

Le Silence des agneaux, Mindhunter et ces enquêteurs capables, en observant quelques indices sur une scène de crime, de dresser presque instantanément le portrait d’un meurtrier. Peu de métiers de l’enquête criminelle ont autant été façonnés par la fiction que celui de profileur. Une image qu’Audrey Renard connaît bien et qu’elle s’emploie à déconstruire. Psychologue clinicienne spécialisée en psychocriminologie, la commandante dirige le département des sciences du comportement (DSC) de la gendarmerie nationale. Elle en raconte les coulisses dans Profileuse, ouvrage coécrit avec le journaliste Christophe Dubois, publié cette année aux éditions Albin Michel.
Son métier consiste bien à « faire parler » les scènes de crime, à tenter de comprendre un passage à l’acte ou à conseiller les enquêteurs sur la meilleure manière d’interroger un suspect. Mais pas question de se présenter comme celle qui résout les crimes. « Quand on me demande combien d’affaires j’ai résolues, personnellement, zéro », tranche Audrey Renard. Une formule volontairement provocatrice pour rappeler la place exacte de son équipe : « Nous, on est une unité d’appui, de soutien au service d’enquête. » Ce sont les gendarmes chargés des investigations qui élucident les affaires. « On essaye de contribuer à la résolution des affaires les plus complexes. »
Sept personnes pour toute la France
Créé à la fin de l’année 2001, le DSC est intégré au service central de renseignement criminel de la gendarmerie. Sept personnes y travaillent aujourd’hui : cinq analystes comportementaux, dont quatre femmes, et deux enquêteurs. Leur terrain d’intervention : toute la France. « On est un service unique en gendarmerie », souligne Audrey Renard. Ses membres ne sont pas tous psychologues. Deux analystes le sont, mais l’équipe compte également des juristes et criminologues. Une manière d’introduire les sciences humaines dans l’enquête judiciaire aux côtés des éléments matériels et scientifiques.
Son champ d’action concerne les atteintes aux personnes : « homicide, disparition, viol, agression sexuelle, enlèvement ». Et l’intervention peut survenir à des moments très différents. Certaines unités ont pris l’habitude de solliciter très rapidement les analystes comportementaux. D’autres attendent que l’enquête se complique. « Certaines ont tendance à nous appeler en dernier recours en disant : ‘Ah mince, là, je n’y arrive pas.' » Le service peut ainsi être saisi quelques heures après les faits, mais aussi « au bout d’une semaine, d’un mois, d’un an ou de dix ans ».
Ce que raconte une scène de crime
Le travail de l’analyste peut commencer sur la scène de crime. La manière dont une victime a été tuée, déplacée, dissimulée ou au contraire exposée livre des informations sur la dynamique du passage à l’acte et, parfois, sur la relation entre l’auteur et sa victime. L’objectif n’est pas de désigner un coupable à partir de quelques indices mais de dégager des hypothèses susceptibles d’orienter les enquêteurs. Une question revient notamment : l’auteur connaissait-il sa victime ?
« La majeure partie [des crimes], c’est effectivement dans l’entourage », constate Audrey Renard. Mais cette proximité n’est pas toujours évidente à déceler. « Quand on a affaire à une scène de crime, se dire : est-ce qu’il y a un lien de connaissance entre l’auteur et la victime ? Ça, c’est à nous de le déterminer justement et de pouvoir orienter les enquêteurs sur cette piste qui est la plus probable. »
L’affaire Alexia Daval constitue l’un des exemples les plus connus de ce travail. Le corps de la jeune femme avait été retrouvé en octobre 2017, quelques jours après la déclaration de sa disparition par son mari, Jonathann Daval. Le département des sciences du comportement est intervenu à deux niveaux. « On a travaillé à la fois sur l’analyse de la scène de crime […] et puis on a travaillé également sur la garde à vue », raconte Audrey Renard. Jonathann Daval finira par avouer le meurtre de son épouse. Il sera condamné en 2020 à 25 ans de réclusion criminelle.
Quand l’ADN ne suffit pas
L’analyse comportementale peut justement prendre toute son importance lorsque le suspect appartient à l’entourage de la victime. Les indices matériels deviennent alors parfois plus difficiles à interpréter. « On a l’ADN ? Ah bah oui, mais l’ADN, c’est normal qu’il y soit. Il était présent au moment des faits ? Son téléphone borne à tel moment ? Ah bah oui, ils se connaissent, ils se voient, ils se fréquentent », résume la profileuse.
La présence de l’ADN d’un inconnu sur une scène de crime peut constituer un élément particulièrement probant. Celle du conjoint ou d’un proche beaucoup moins. « Quand on est dans l’intrafamilial ou dans des gens qui se connaissent, ça va être plus compliqué à mettre en valeur pour incriminer la personne. Donc là, il va falloir jouer sur d’autres ressorts. Et c’est là que nous, on intervient. »
Le DSC peut alors préparer avec les enquêteurs une stratégie de garde à vue : comprendre la personnalité du suspect, déterminer la manière de l’aborder, les questions à poser et les ressorts psychologiques sur lesquels s’appuyer pour éviter qu’il ne se mure dans le silence. Loin, là encore, du face-à-face spectaculaire entre le profileur et le criminel popularisé par la fiction. L’analyste travaille avant tout en soutien des enquêteurs qui conduisent l’audition.
« Il n’y a pas de profil particulier »
Après près de vingt ans passés à étudier des scènes criminelles, Audrey Renard n’a pas découvert de portrait-robot du meurtrier. Il n’existe tout simplement pas. Les auteurs de crimes violents sont majoritairement des hommes, reconnaît-elle, mais « il n’y a pas de profil particulier ». Les situations sont trop diverses. Colère, frustration, angoisse, histoire personnelle, environnement familial : les ressorts du passage à l’acte varient d’un individu à l’autre. Une enfance marquée par la violence peut contribuer à construire certains comportements. « Si on est beaucoup exposé à de la violence, il y a un moment où ça s’intègre dans notre façon de fonctionner et donc dans les réponses qu’on va apporter à une situation qui nous déplaît. » Mais cela ne signifie pas que toute personne ayant connu la violence deviendra elle-même violente. Et certains individus peuvent basculer sans avoir manifesté auparavant une violence extrême. C’est précisément cette frontière qui intéresse Audrey Renard : comprendre comment un homme ou une femme apparemment ordinaire peut, à un moment donné, commettre un acte qui ne l’est pas.
« Remettre un peu l’église au milieu du village »
C’est précisément pour raconter cette réalité qu’Audrey Renard a accepté d’écrire Profileuse. Pas pour dresser un catalogue des affaires criminelles les plus célèbres, mais pour montrer ce que font réellement les analystes comportementaux. « Beaucoup de gens qui en parlent, mais sans l’exercer », relève-t-elle. Avec pour conséquence « de nombreuses fausses informations » qui peuvent parfois l’agacer. Après près de vingt ans de carrière, elle estimait donc le moment venu de « remettre un peu l’église au milieu du village ».
Ni mentaliste, ni devin, ni héros solitaire capable de pénétrer dans l’esprit d’un tueur. Mais une spécialiste des sciences humaines qui tente, avec les enquêteurs, de comprendre ce qu’une scène de crime révèle d’un passage à l’acte. Et d’apporter ainsi une pièce supplémentaire au puzzle de l’enquête.
Audrey Renard participera vendredi 9 octobre, à 14 h, à Montpellier, à une conférence de Futurapolis. Elle y présentera Profileuse, coécrit avec Christophe Dubois et publié aux éditions Albin Michel, 19, 90 €.
Source : echo-des-tribunes.com