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Le - A Lodève, un ancien gendarme accuse sa hiérarchie de harcèlement

« Si vous vous suicidez, j’assumerai » : à Lodève, un ancien gendarme accuse sa hiérarchie de harcèlement

Gravement brûlé lors d’une manifestation à Nantes en mai 2023, Romain Boyer pensait poursuivre sa carrière dans la gendarmerie à Lodève, dans l’Hérault. Mais il affirme y avoir subi humiliations, pressions et violences de la part de ses supérieurs, jusqu’à quitter l’institution. Après un signalement classé par l’Inspection générale de la gendarmerie nationale, il a déposé plainte. Une enquête judiciaire est toujours en cours.

par Cyril Durand

Publié le 16 octobre 2026 à 14h06

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Romain Boyer avait toujours rêvé de vêtir l’uniforme de la gendarmerie. © DR

« J’ai toujours idolâtré la gendarmerie. » Pour Romain Boyer, 28 ans, porter l’uniforme était bien plus qu’un métier. Entré dans l’institution comme réserviste en 2017, puis devenu gendarme adjoint volontaire, il réussit le concours de sous-officier en 2021. Une vocation qui va pourtant se fracasser en quelques mois, entre une grave blessure en opération et un conflit avec sa hiérarchie au sein de l’escadron de gendarmerie mobile 13/6 de Lodève.

Aujourd’hui policier municipal dans l’Hérault, l’ancien militaire accuse deux de ses anciens supérieurs de harcèlement moral, de violences et de dénonciation calomnieuse. Des faits pour lesquels il a déposé plainte le 21 mai 2025, après avoir tenté d’alerter sa hiérarchie et l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), sans obtenir la reconnaissance des agissements dénoncés.

Hérault Tribune a recueilli son témoignage, interrogé ses deux avocats et consulté plusieurs documents internes, notamment des comptes rendus adressés à ses supérieurs et un courrier de l’IGGN. Ces documents permettent de retracer les signalements effectués par l’ancien militaire et les tensions avec sa hiérarchie, sans établir à eux seuls la réalité des infractions dénoncées.

Gravement brûlé à Nantes, il espère un nouveau départ à Lodève

Le 1er mai 2023, Romain Boyer participe à une opération de maintien de l’ordre à Nantes, lors des manifestations contre la réforme des retraites. Alors affecté à l’escadron de La Réole, en Gironde, il est atteint par un cocktail Molotov. Il souffre de brûlures aux deuxième et troisième degrés, notamment aux bras et aux jambes. Une blessure grave qui l’éloigne du terrain pendant plusieurs mois.

Romain Boyer a été touché par un cocktail Molotov dans une manifestation le 1er mai 2023, à Nantes. © DR
Romain Boyer a été touché par un cocktail Molotov dans une manifestation le 1er mai 2023, à Nantes. © DR

Mais le jeune gendarme ne veut pas renoncer à sa carrière. En octobre 2023, il rejoint l’escadron de gendarmerie mobile de Lodève. Il espère y retrouver sa place au sein de l’institution. Selon son récit, l’accueil est pourtant difficile. Il estime que sa blessure le fait apparaître comme un militaire devenu moins utile à son unité. Ses capacités à reprendre des missions de maintien de l’ordre sont régulièrement questionnées.

« Je pense que j’étais un poids pour eux parce que j’avais été blessé », raconte-t-il. Il reconnaît toutefois qu’il ne savait pas lui-même comment il réagirait lors d’une nouvelle opération après ce qu’il avait vécu à Nantes. Progressivement, il dit se sentir mis à l’écart. Il affirme avoir été exclu de certains moments de cohésion, affecté à des tâches qu’il juge dévalorisantes et confronté à des remarques humiliantes.

Insultes, bousculades et pressions : les accusations de l’ancien gendarme

Romain Boyer met particulièrement en cause un adjudant de son escadron. Il lui reproche des insultes répétées, des gestes brusques et des comportements destinés, selon lui, à l’humilier. « Tous les jours, il me serrait la main fort, il me tirait le bras, il me poussait, il me mettait des coups d’épaule dans le couloir », affirme-t-il. Il rapporte également des propos dégradants récurrents, notamment « ferme ta gueule », « espèce de bitos » – terme militaire péjoratif désignant un débutant – ou encore « t’es moins que rien ».

Ces accusations ne reposent pas uniquement sur un récit formulé après son départ de la gendarmerie. Plusieurs épisodes ont fait l’objet de comptes rendus écrits adressés à sa hiérarchie dès les premiers mois de 2024. Dans l’un de ces documents, Romain Boyer décrit un incident survenu le 25 janvier 2024. Il affirme qu’un adjudant lui aurait serré et secoué la main avec une force excessive, provoquant une douleur.

Quelques jours plus tard, le 29 janvier, la situation se tend davantage lorsque le jeune militaire refuse de saluer ce supérieur. Un comportement qu’il reconnaît lui-même comme un manquement aux obligations militaires, mais qu’il explique par l’accumulation des tensions. Cet épisode sera d’ailleurs retenu contre lui lors de l’examen de son signalement par l’IGGN.

D’autres désaccords apparaissent au fil des semaines, notamment autour de l’organisation du service et de rendez-vous médicaux. Des échanges et comptes rendus internes témoignent de ces tensions. L’ancien gendarme affirme également que son arme de service lui a été retirée à plusieurs reprises, ce qu’il interprète comme une manière de mettre en cause sa stabilité psychologique.

Si ces accusations restent à établir, les documents consultés permettent de retracer plusieurs démarches entreprises par le militaire pour signaler ses difficultés à sa hiérarchie.

« Si vous vous suicidez, j’assumerai »

C’est l’une des accusations les plus graves formulées par Romain Boyer. Alors qu’il tente, selon son récit, d’alerter son commandant sur sa détresse psychologique, il évoque la possibilité de commettre un geste désespéré. Son supérieur lui aurait répondu : « Si vous vous suicidez, j’assumerai. »

Ces paroles sont également évoquées par son avocat, Me Thibault Laforcade, interrogé par Hérault Tribune. Elles sont attribuées au commandant par l’ancien gendarme, mais n’ont pas été établies judiciairement. Pour son avocat, cet épisode illustre la gravité des comportements dénoncés. « Il est arrivé blessé dans ce nouvel escadron après une blessure assez grave à Nantes. Et en fait, immédiatement, il a été considéré comme celui qui ne servait plus à rien », estime Me Laforcade.

L’avocat considère que son client a été confronté à des mécanismes d’humiliation et de brutalité qu’il dit retrouver dans d’autres dossiers impliquant des institutions militaires. « Il y a vraiment dans son dossier une espèce de condensé de tout ce qui dysfonctionne », déclare-t-il, tout en précisant qu’il ne met pas en cause l’ensemble de l’institution.

Pour Romain Boyer, la situation devient progressivement insupportable. Il évoque des troubles du sommeil, des cauchemars et une dégradation de son état psychologique. Le 1er octobre 2024, il quitte la gendarmerie. Une décision qu’il attribue avant tout à son expérience à Lodève, davantage qu’à sa blessure initiale.

L’IGGN ne retient pas le harcèlement moral

Avant son départ, Romain Boyer tente de faire reconnaître les faits qu’il dénonce au sein de l’institution. Le 23 juillet 2024, il saisit le dispositif de signalement de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale. Dans un courrier daté du 16 septembre 2024, consulté par Hérault Tribune, l’IGGN lui indique que les éléments recueillis ne permettent pas de caractériser une situation de harcèlement moral au travail.

L’inspection relève également son refus de saluer un supérieur. Elle lui reproche d’avoir fait « preuve d’un manque de retenue et de discipline, cristallisant les tensions avec vos chefs ». Une appréciation que l’ancien gendarme conteste fermement, estimant que les comportements qu’il dénonce n’ont pas été suffisamment pris en compte. Me Thibault Laforcade critique lui aussi les conditions dans lesquelles le signalement a été examiné. Il dénonce des vérifications insuffisantes et affirme que seul son client aurait été auditionné dans ce cadre.

Une affirmation que nous n’avons pas pu vérifier indépendamment. Le courrier de l’IGGN mentionne des vérifications, sans détailler l’ensemble des démarches réalisées ni préciser le nombre de personnes entendues. Pour l’avocat, le traitement de ce signalement illustre les difficultés auxquelles peuvent être confrontés les militaires lorsqu’ils mettent en cause leur propre hiérarchie.

Une enquête préliminaire sous l’autorité du parquet de Toulouse

Refusant d’en rester aux conclusions de l’inspection, Romain Boyer dépose plainte le 21 mai 2025 à la gendarmerie de Gignac contre deux anciens supérieurs, pour des faits allégués de harcèlement, de violences et de dénonciation calomnieuse. Plus d’un an après, la procédure judiciaire est toujours en cours, selon son avocat. Selon ce dernier, plusieurs auditions ont déjà été réalisées, sans pouvoir en détailler le contenu, les informations accessibles à l’avocat restant limitées dans le cadre d’une enquête préliminaire.

Une précision importante concerne l’autorité judiciaire chargée du dossier. Contacté par Hérault Tribune, Thierry Lescouarc’h, procureur de la République de Montpellier, indique que son parquet n’est pas compétent et que la procédure relève de celui de Toulouse, « dans le cadre de sa compétence militaire ». Selon Me Laforcade, les investigations sont cependant conduites par la section de recherches de Montpellier, sous l’autorité du parquet de Toulouse.

Sollicitée jeudi 15 octobre dans la matinée, cette dernière n’avait pas répondu à nos questions au moment de la rédaction de cet article. L’état exact de la procédure et les qualifications retenues par le parquet restent donc à confirmer officiellement. À ce stade, aucune responsabilité pénale n’est établie à l’encontre des militaires visés par la plainte.

Trois ans après sa blessure, une indemnisation toujours en attente

Parallèlement à cette procédure, Romain Boyer poursuit un autre combat judiciaire : celui de l’indemnisation des blessures subies à Nantes, le 1er mai 2023. Ce volet est suivi par Me Guilhem Gaubier, avocat à Paris, qui précise ne pas intervenir dans le litige concernant l’ancienne hiérarchie du gendarme.

L’avocat a saisi la Commission d’indemnisation des victimes d’infractions (CIVI), afin de faire évaluer les préjudices physiques et psychologiques liés au cocktail Molotov. Mais plus de trois ans après les faits, il indique attendre toujours qu’une expertise médicale judiciaire soit ordonnée. « Ce n’est pas normal que, simplement pour une mesure d’expertise, ça mette autant de temps », déplore-t-il, dénonçant l’engorgement des juridictions et la lenteur des procédures d’indemnisation.

Cette expertise doit notamment permettre d’apprécier les éventuelles séquelles psychologiques de la blessure. Me Gaubier évoque la possibilité d’un syndrome post-traumatique, tout en soulignant qu’aucune évaluation définitive n’a encore été réalisée. L’avocat privilégie une indemnisation par le dispositif des victimes d’infractions. En cas d’échec, il envisage une autre voie fondée sur les blessures subies en service.

De son côté, l’ancien gendarme espère désormais que la justice fera la lumière sur les faits qu’il dénonce. Au-delà de son propre parcours, il souhaite que son témoignage permette à d’autres militaires confrontés à des situations similaires de prendre la parole. Pour celui qui avait fait de la gendarmerie une vocation, le combat se poursuit désormais en dehors de l’uniforme.

La gendarmerie sollicitée

Dans le cadre de son enquête, Hérault Tribune a sollicité plusieurs services de la gendarmerie afin de recueillir leur version des faits. Le groupement départemental de l’Hérault a précisé que ce dossier ne relevait pas de sa compétence. La compagnie de Lodève et l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), interrogée sur le traitement du signalement de Romain Boyer, n’avaient pas répondu à nos sollicitations au moment de la rédaction de cet article.

Source : echo-des-tribunes.com