Forte de dix-sept années d’exercice au sein du corps de la magistrature, Julie Bernier prend la tête de l’IGGN
- Par Hélène THIN
- Publié le 22 septembre 2026

Depuis le 1er août 2026, Julie Bernier occupe les fonctions de cheffe de l’Inspection générale de la Gendarmerie nationale (IGGN), organe de contrôle interne directement rattaché au directeur général de la Gendarmerie nationale. Première magistrate du parquet à occuper cette fonction, elle succède à Jean-Michel Gentil, magistrat du siège. Dotée d’une expertise reconnue dans la conduite d’enquêtes sensibles, le traitement de dossiers complexes et le contrôle de procédures mettant en cause des personnes dépositaires de l’autorité publique, elle possède aussi une solide connaissance de la gendarmerie. Elle revient sur son parcours et évoque les enjeux stratégiques de l’IGGN.
Quelles ont été les grandes étapes de votre parcours professionnel, de votre entrée dans la magistrature jusqu’à aujourd’hui ?
J’ai intégré l’École nationale de la magistrature (ENM) en janvier 2005, après mes études de droit. D’emblée, j’ai eu une vocation pour le parquet, ainsi qu’en témoigne mon parcours. J’ai commencé ma carrière en tant que substitute placée auprès du procureur général près la cour d’appel d’Angers, puis substitute du procureur au Mans de 2010 à 2014, et ensuite vice-procureure placée sur la même cour. Alors que j’étais magistrate placée, pendant cinq années au total, j’ai été déléguée au sein des quatre parquets du ressort (Angers, Laval, Le Mans et Saumur), selon les besoins, l’activité ou les absences. J’ai alors alterné de nombreuses missions sur de courtes périodes. J’ai beaucoup appris de cette expérience, la fonction nécessitant agilité et adaptabilité.
Lorsque j’étais substitute du procureur de la République au Mans, j’ai notamment été en charge de l’exécution des peines, du parquet militaire et des relations avec la presse.
En 2015, j’ai pris les fonctions de vice-procureure placée, à nouveau sur la cour d’appel d’Angers.
Au cours de cette première décennie, j’ai été confrontée à l’ensemble des contentieux qu’un magistrat du parquet peut connaître.
En 2017, j’ai accédé à un premier poste de procureure de la République, près le tribunal judiciaire de Montluçon. Ce poste d’encadrement et de gestion, au sein d’un parquet infra-départemental, dans l’Allier, a marqué un tournant dans ma carrière.
En 2020, j’ai rejoint la cour d’appel d’Orléans en tant que secrétaire générale auprès du procureur général. J’ai alors exercé des fonctions de soutien du chef de cour dans la gestion budgétaire, ressources humaines, immobilière et logistique, découvrant ainsi le fonctionnement d’une cour d’appel. Également très formatrice, cette nouvelle expérience est venue compléter les précédentes.
En 2022, j’ai été nommée procureure de la République près le Tribunal judiciaire (T.J.) de Troyes. Parquet départemental, pôle criminel, pôle régional environnemental, le T.J. de Troyes se singularise par une forte densité pénitentiaire.
Après avoir exercé durant dix-sept ans en juridiction, l’opportunité d’un premier détachement s’est présentée à moi en février 2025. J’avais alors envie de compléter et diversifier mon parcours, ainsi que d’acquérir une expérience en administration centrale. C’est ainsi que j’ai intégré le cabinet du directeur général de la Gendarmerie nationale en qualité de conseillère justice, fonction que j’ai occupée durant dix-huit mois, jusqu’à ma nomination à l’IGGN. Au cabinet, j’étais une sorte d’officier de liaison entre la Gendarmerie nationale et l’institution judiciaire, une vigie et un ambassadeur. J’ai continué à renforcer les liens entre nos deux institutions, et ai entrepris vis-à-vis de l’autorité judiciaire une manœuvre de communication des grandes transformations dans la direction de la police judiciaire décidées par le DGGN, au premier rang desquelles la création de l’Unité nationale de police judiciaire (UNPJ).
Quels sont les temps forts ayant marqué votre carrière judiciaire ?
J’ai eu à traiter de très nombreuses affaires, dont certaines présentaient un caractère particulièrement dramatique. J’ai été frappée, tout au long de ma carrière, par les affaires d’infanticide et de féminicide. Parmi les moments très marquants de mon parcours professionnel, je citerai le quadruple meurtre d’Auvers-le-Hamon, commis par un père sur son épouse et leurs trois enfants, une affaire dans laquelle j’ai requis une peine de réclusion criminelle à perpétuité devant la cour d’assises de la Sarthe. J’étais également de permanence, à Angers, lorsqu’un balcon du centre-ville s’est tragiquement effondré (octobre 2016). Parmi les dix-huit jeunes qui s’y trouvaient, quatre ont trouvé la mort.
En tant que magistrate référente presse, une mission m’ayant été confiée par la procureure du Mans alors que j’étais jeune substitute, j’ai été amenée à gérer un procès d’assises particulièrement sensible, à la fois dans son organisation et sa communication. Cette affaire (Marina Sabatier) m’a profondément marquée, tant au regard de l’expérience de la gestion de ce procès qu’au titre de l’affaire en elle-même. Celle-ci a forgé ma détermination, par la suite, à construire en lien avec les partenaires des lieux d’accueil dédiés aux victimes mineures, nommés Unités d’accueil pédiatrique enfants en danger (UAPED), ainsi qu’à renforcer les partenariats existants,
Intense et exigeante, la fonction de procureur conduit au dépassement de soi. J’ai été confrontée à toutes sortes de situations à forts enjeux, impliquant une réponse immédiate, et engageant pleinement la responsabilité du magistrat.
Autre épisode marquant de ma carrière, la crise sanitaire de 2020 nous a contraints à fermer au public le tribunal et la cour d’appel durant plusieurs semaines, puis de mettre en œuvre des plans de continuité d’activité, en lien avec toutes les juridictions.
« J’ai le sentiment de n’avoir connu que des temps forts. »
Quels liens aviez-vous jusqu’alors avec la gendarmerie dans le cadre de vos précédentes fonctions ?
J’ai toujours entretenu avec la Gendarmerie nationale un lien fort et continu, en particulier dans le cadre de la direction d’enquêtes. En tant que magistrate du parquet, j’ai collaboré étroitement avec les enquêteurs, notamment à travers la mise en place de techniques spéciales d’enquête.
Au fil de ma carrière judiciaire, j’ai eu l’occasion de développer des contacts avec toutes les strates hiérarchiques de l’Institution, de l’officier de police judiciaire, au commandant de compagnie, de groupement et de région. Parmi les sujets communs au commandement (compagnie ou groupement) et au chef de parquet figurent les affaires internes, qui nécessitent un dialogue spécifique.
J’ai également eu à cœur d’aller à la rencontre des militaires au sein même des brigades. Aussi, avant d’intégrer la gendarmerie, je possédais une connaissance extérieure très développée de l’Institution, notamment grâce aux liens de qualité que j’ai tissés avec mes interlocuteurs. J’ai ainsi pu mesurer le professionnalisme, la rigueur et l’humanité des militaires. Et plus globalement, ce qui fait la force de la gendarmerie : sa couverture territoriale, sa capacité d’adaptation et de montée en puissance, sa force de cohésion nationale.
Depuis mon arrivée, en 2025, j’ai découvert de l’intérieur la force du statut militaire. J’ai aussi pu constater la vocation des gendarmes à servir l’intérêt général et celui de leur institution.
« J’ai beaucoup appris de la gendarmerie. »
Pourriez-vous nous présenter l’IGGN, ainsi que la manière dont vous abordez vos nouvelles fonctions ?
L’IGGN est « le gendarme de la gendarmerie ». Organe de contrôle interne, elle s’appuie sur deux piliers structurants : la déontologie et la maîtrise des risques. Tous deux s’articulent autour de deux divisions dédiées : « Enquêtes internes » / « Signalements et déontologie » pour le premier, « Audits, inspections et études » / « Audits et expertises techniques » pour le second.
L’IGGN compte en outre une « Cellule nationale RETEX », ainsi qu’une « Mission sûreté gendarmerie », qui identifient les fragilités et vulnérabilités constatées, proposent des correctifs et valorisent les bonnes pratiques dans un objectif d’amélioration de l’efficacité opérationnelle de la gendarmerie.
Au premier titre, l’IGGN est chargée du respect des règles de déontologie auxquelles sont soumis les militaires et personnels civils. Deux plateformes dédiées ont pour fonction de recevoir des signalements (externes et internes), lesquels sont examinés et analysés avec la plus grande rigueur par l’Inspection, en vue d’établir leur recevabilité et de conduire éventuellement à l’ouverture d’une enquête administrative, voire judiciaire, en cas de suspicion d’infraction.
Appui majeur au service de la maîtrise des risques, l’IGGN est indispensable au directeur général de la Gendarmerie nationale. Elle lui permet ainsi de nourrir sa vision stratégique, d’appuyer ses actions et d’en mesurer l’efficacité. C’est là tout l’objet de la réactivation, cette année, des inspections des grands subordonnés que sont les commandants de région.
L’IGGN est à ce jour dotée de 130 personnels, répartis sur le site principal de Malakoff (Hauts-de-Seine), et au sein des unités déconcentrées implantées en région, à Bordeaux, Lille, Lyon, Montpellier, Metz et Rennes.
Ayant pris mes fonctions au 1er août 2026, j’entame ma mission par un temps d’observation, nécessaire pour pouvoir définir ma vision. Pour ce faire, je m’appuie sur les professionnels qui m’entourent, dont le niveau d’expertise et de connaissance de la gendarmerie est remarquable. J’entends également me déplacer en régions pour y rencontrer les personnels de l’IGGN qui exercent dans les antennes locales, et recueillir les observations du terrain. L’objectif est de me nourrir de toutes les expériences et observations de ces professionnels, pour ensuite définir une feuille de route, fondée sur des mesures concrètes, après les arbitrages éventuels du directeur général.
Je compte poursuivre l’évolution de l’Inspection après la transformation entreprise par le général de corps d’armée Alain Pidoux, et mise en œuvre par Jean-Michel Gentil. Je m’inscris dans la continuité du travail impulsé par ce dernier, auquel je tiens à rendre hommage. En tant que premier magistrat à la tête de l’Inspection, il a su avancer dans les pas du général Pidoux et prendre le témoin des grands chantiers entrepris.
Dans une société en perpétuelle évolution, plus complexe et toujours plus rapide, l’Inspection se doit de poursuivre sa mutation. Pour cela, il sera absolument nécessaire de s’interroger sur nos fonctionnements pour répondre mieux encore aux enjeux actuels.
« Continuité et évolution seront au cœur de mon action. »
Quels chantiers majeurs serez-vous amenée à conduire ?
Plusieurs chantiers majeurs sont en cours. Le premier concerne la communication à destination de l’extérieur. Celle-ci doit être renforcée afin de répondre à l’exigence de redevabilité et de transparence de l’Inspection à l’égard de la population. Ce lien de confiance est essentiel et doit faire l’objet de toute notre attention. Alors même que les gendarmes sont de plus en plus exposés à la violence et leurs actions sans cesse plus visibles dans les médias, l’IGGN doit continuer à s’ouvrir vers l’extérieur et communiquer davantage encore pour faire connaître son action, le niveau d’excellence de ses travaux et les spécificités de la Gendarmerie nationale. C’est pourquoi je compte développer cet axe.
Parmi les chantiers internes, le plan anti-corruption de la gendarmerie, signé le 2 septembre dernier, va être déployé au sein des unités. Face à l’exposition croissante des gendarmes à la corruption et à la criminalité organisée, des actions ciblées seront menées au titre de la lutte contre la corruption interne.
Par ailleurs, le dispositif de Contrôle interne des traces des applications et du réseau (CITAR), déployé fin 2025, qui permet aux commandants d’unité d’exercer un contrôle du bon usage des applications et des fichiers centraux par leurs subordonnés, va poursuivre sa montée en charge par une appropriation toujours plus forte du commandement.
D’autres chantiers s’ouvriront dans le futur, à l’instar du projet de professionnalisation renforcée de l’enquête administrative interne, sur l’ensemble du territoire, dans un objectif d’harmonisation et de cohérence. En parallèle, nous devons développer une vision globale de tous les manquements déontologiques, afin de réaliser une cartographie essentielle à l’amélioration de la maîtrise des risques internes. Un nouvel Outil de prévention et de suivi des manquements déontologiques (OPSMD) devrait être finalisé dans les prochains mois, au bénéfice de ce projet. L’idée n’est pas de se substituer aux commandements des régions, mais bien de développer une vision globale, pour affiner notre analyse et ainsi améliorer le pilotage.
Pour quelles raisons avoir placé un magistrat, plus précisément du parquet, à la tête de l’IGGN ?
La nomination de deux magistrats à la tête des deux inspections générales – police et gendarmerie nationales – de façon presque concomitante, est le fruit des travaux du Beauvau de la sécurité (lancé en février 2021).
La déontologie est au cœur du débat public. Elle est aussi l’une des priorités de la gendarmerie. Plusieurs affaires médiatiques avaient marqué l’opinion publique dans le cadre des manifestations des « gilets jaunes ». Dans ce contexte, il a été décidé de placer un magistrat à la tête de l’IGGN, dans le but de renforcer encore les garanties d’indépendance, de transparence et d’impartialité qui guident son action.
Obligation déontologique, l’indépendance du magistrat, du siège comme du parquet, est garantie constitutionnellement. Cette indépendance, je l’ai éprouvée au quotidien, en tant que magistrate du parquet ou procureure de la République, ayant été confrontée à des manœuvres de déstabilisation. En tant que procureure, sens aigu de l’opportunité des poursuites et discernement solide sont fondamentaux. Amené à conduire une politique pénale extrêmement agile pour traiter toutes les demandes dans des délais raisonnables, le procureur de République doit en être doté.
Mon expérience comme cheffe de parquet et cheffe de juridiction m’ont également apporté une vision de gestionnaire.
Aujourd’hui à la tête de l’IGGN, je compte m’intéresser à tous les domaines et toutes les missions de l’Inspection. Je me pencherai notamment sur la dimension administrative, ayant développé ce regard-là dans mes précédentes fonctions.
J’entends également renforcer la communication sous plusieurs formes. Pour l’avoir pratiquée, je sais combien elle est indispensable, tant pour informer le grand public sur notre action ou sur certaines affaires sensibles, que pour valoriser le travail de nos personnels.
Quels liens l’IGGN entretient-elle avec ses partenaires clés ?
L’IGGN compte plusieurs partenaires de premier plan. Elle entretient ainsi des liens étroits avec les autorités exerçant un contrôle externe, telles que le Défenseur des Droits et le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL). Nous cultivons un dialogue régulier avec ces acteurs majeurs, notamment dans le cadre des dossiers qui nous sont soumis. Dernièrement, nous avons aussi reçu le Défenseur des Droits à Saint-Astier, en Dordogne, au Centre national d’entraînement des forces (CNEFG), afin de lui présenter les manœuvres de maintien de l’ordre, ainsi que la formation dispensée dans ce centre.
L’IGGN entretient bien entendu des relations nourries avec l’autorité judiciaire, dans la mesure où une partie de son activité, que sont les enquêtes internes judiciaires, relève de l’autorité des magistrats. Je compte aussi développer des relations avec le ministère de la Justice, et notamment la Direction des affaires criminelles et des grâces (DACG).
Enfin, l’IGGN a toute sa place au sein du collège des inspections générales du ministère de l’Intérieur, et entretient dans ce cadre des échanges constructifs avec les autres inspections qu’elle rencontre régulièrement.
Qu’est-ce qui guide votre action au quotidien, ainsi que celle de l’IGGN ?
En tant que magistrate, il m’est impératif de m’appuyer sur l’expertise et l’excellence des personnels qui m’entourent au sein de l’Inspection.
L’humilité et la capacité de remise en cause m’apparaissent essentielles, tout particulièrement durant ce temps d’observation, ainsi que la volonté d’impulser les grands projets nécessaires à l’évolution de l’IGGN. Pour cela, je m’appuierai sur ce qui a marqué mon parcours professionnel, à savoir une grande détermination, une faculté à définir un cap et s’y tenir, mais aussi la volonté de construire et conduire des projets dans un esprit de collégialité, une valeur de l’institution judiciaire qui m’est chère.
« Je mettrai toute mon énergie et mon ambition au service de la poursuite de l’évolution de l’Inspection. »
Dernière question : que représente pour vous ce détachement ?
La magistrature est un corps particulièrement mobile, tant d’un point de vue géographique que fonctionnel. Les magistrats en détachement sont nombreux. Ils participent au rayonnement extérieur de la magistrature. Le détachement n’est en rien obligatoire dans une carrière. Mais il offre l’opportunité, pour ceux qui le souhaitent, d’observer notre institution depuis l’extérieur, de se nourrir des expériences et des forces d’une autre institution, de se confronter à une vision parfois différente et d’apprendre un nouveau langage, ainsi que de nouvelles méthodes de travail. Il permet ainsi aux magistrats qui en bénéficient de grandir et de se remettre en cause. C’est une étape importante de ma carrière. Lorsque je repartirai en juridiction, je serai plus forte de tout ce que j’aurai appris en gendarmerie.
Source : www.gendarmerie.interieur.gouv.fr