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Le - « Un scandale comme l’affaire Lyhanna aurait pu m’éclabousser » : le témoignage choc d’une enquêtrice de la gendarmerie

« Un scandale comme l’affaire Lyhanna aurait pu m’éclabousser » : le témoignage choc d’une enquêtrice de la gendarmerie

Confrontée aux affaires de pédocriminalité, une enquêtrice de la gendarmerie raconte l’envers d’un lourd dossier qu’elle a eu à traiter, entre surmenage et manque de considération.

Officier de police judiciaire dans la gendarmerie, Margot (prénom modifié) dénonce la surcharge de travail et le manque de considération de sa hiérarchie qui nuisent, selon elle, à la conduite des enquêtes.
Officier de police judiciaire dans la gendarmerie, Margot (prénom modifié) dénonce la surcharge de travail et le manque de considération de sa hiérarchie qui nuisent, selon elle, à la conduite des enquêtes. (©76actu/Illustration)

Par Valentin Lebossé

Publié le 23 juin 2026 à 7h02

« Un scandale comme celui de l’affaire Lyhanna aurait pu m’éclabousser aussi. » À la fois maman et gendarme, Margot* se dit « touchée » à double titre par ce drame qui émeut la France entière. En poste dans une brigade du sud de la France, elle livre un témoignage édifiant sur son travail d’enquêtrice régulièrement confrontée aux faits de violences et d’abus sexuels sur des enfants.

L’affaire Lyhanna, « un échec pour la gendarmerie »

Le général Hubert Bonneau, directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN), a lui-même reconnu « un échec » après la mort de la petite Lyhanna, 11 ans, dont le corps a été découvert le 4 juin 2026 dans une ferme du Gers.

L’ADN de Jérôme Barella a été retrouvé sur la jeune victime. Principal suspect dans ce dossier, il faisait déjà l’objet d’une plainte pour viols sur mineure depuis août 2025, mais il n’avait pas été placé en garde à vue par les gendarmes chargés des investigations.

L’enquête administrative confiée aux inspections générales de la gendarmerie (IGGN) et de la justice (IGJ), dont les premières conclusions ont été présentées lundi 22 juin, « objective un cumul de pertes de temps et une absence de suivi de procédure, tant de la part du parquet que de la gendarmerie », a déclaré le chef de l’IGJ.

De nombreuses manifestations se sont déroulées en France pour honorer la mémoire de Lyhanna et réclamer un sursaut de la justice, comme ici à Toulouse.
De nombreuses manifestations se sont déroulées en France pour honorer la mémoire de Lyhanna et réclamer un sursaut de la justice, comme ici à Toulouse. (©Marie Lamarque/Actu Toulouse)

Jointe par Enquêtes d’actu avant la publication des résultats de cette enquête, Margot préférait éviter de porter un jugement hâtif sur le travail de ses collègues. Sa propre expérience de ce type de dossiers offre néanmoins un aperçu éclairant des embûches qui freinent le travail des enquêteurs.

« On a triplé les plaintes depuis MeToo »

Margot, la trentaine, est officier de police judiciaire (OPJ) depuis 2019. Réception des dénonciations et des plaintes, constatation des crimes et délits, conduite des investigations et des interrogatoires, le tout sous la supervision des juges. Telles sont ses missions qu’elle partage avec trois autres OPJ au sein d’une communauté de brigades (COB) regroupant plusieurs brigades de proximité.

Chacun de ces OPJ doit jongler, en permanence, entre 40 dossiers environ. Une charge à laquelle s’ajoute le suivi des procédures traitées par la vingtaine de gendarmes opérant sur le territoire de la COB. « On n’est pas les plus à plaindre, c’est sûr, même si on est très sollicités et peu nombreux. »

Les violences sexistes et sexuelles font partie de leur quotidien. « Au sein de la gendarmerie nationale, aujourd’hui, nous recevons toutes les heures quatre plaintes pour des violences sexuelles et sexistes et des viols sur des mineurs », illustre le général Bonneau.

« Depuis le mouvement MeToo, ces faits sont beaucoup plus dénoncés, on a triplé les plaintes, abonde Margot. L’an dernier, j’ai eu à traiter une vingtaine de viols sur mineur de 15 ans. »

Un an et demi pour boucler un dossier pédocriminel

L’une de ces procédures l’a particulièrement marquée, impliquant un pédocriminel déjà condamné à deux reprises pour des faits similaires. Elle a mis « un an et demi à tout boucler ».

« C’était l’enfer, je n’arrivais pas à avancer. Entre les astreintes, les patrouilles de nuit, les contrôles routiers, les surveillances de rave party… Je calais une audition mais il y avait toujours un service qui tombait et m’empêchait de la faire. Sans cela, j’aurais pu finir en six mois. »

« Trop facile d’être pris pour cible »

Des témoignages similaires à celui de Margot*, nous en avons lu des dizaines sur un groupe Facebook de gendarmes qui rassemble plus de 30 000 inscrits.

Se faisant appeler « Ladie Fox », l’administratrice de ce groupe note que l’affaire Lyhanna fait beaucoup parler sur les espaces de discussion qu’elle gère, comme « Gie : côté feu de camp ».

D’après Ladie Fox, ces gendarmes « sont remontés contre le système, ils trouvent trop facile d’être pris pour cible par le gouvernement dès que des défaillances sont mentionnées ! »

Outre ces missions chronophages, « c’est parfois compliqué de fixer des rendez-vous avec les experts judiciaires, les pédopsychiatres… Quand il s’agit d’une urgence, on arrive à obtenir un créneau dans les deux mois. »

Sans parler des auditions à retranscrire. « Avec les mineurs, il faut tout noter, non seulement les mots mais aussi les gestes. Cela pouvait prendre trois semaines à faire. Maintenant, on dispose d’un logiciel adapté, donc ça va un peu plus vite. »

En garde à vue après 14 mois d’enquête

Le mis en cause dans l’affaire évoquée par Margot, a été placé en garde à vue « quatorze mois » après l’ouverture de l’enquête. « C’est toujours la dernière pièce de la procédure, souligne la gendarme. Si la garde à vue arrive trop tôt, on perd du temps et on met le suspect au courant des investigations. » Un long processus synonyme d’attente interminable pour les plaignants. Margot en a bien conscience.

Les victimes nous appellent parfois chaque semaine. C’est compliqué de leur faire comprendre qu’on n’a pas pu avancer sur leur dossier. On essaie de ne pas se louper, même si personne n’est à l’abri.

Margot*,

officier de police judiciaire en gendarmerie.

Dans le cas présent, la victime présumée, âgée de moins de 15 ans, « n’avait qu’une peur, c’était de recroiser son agresseur parce qu’elle habitait, avec ses parents, dans le même secteur que lui », relate l’OPJ.

Elle estime « [avoir] eu de la chance ». Celle de voir, durant son enquête, le suspect « partir en détention provisoire pour d’autres faits ». Elle a ainsi pu le mettre en garde à vue alors qu’il était incarcéré. Mais retenue par une astreinte, elle n’a pu l’interroger directement.

« Un autre gendarme s’en est occupé, qui ne connaissait rien à l’affaire. Donc l’audition a été très expéditive, bâclée », regrette-t-elle. À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’homme en question n’a pas encore été jugé.

« Montrer du bleu » plutôt qu’investiguer

« À la fin de ce dossier, j’ai dû me mettre en arrêt maladie tellement j’étais épuisée. Sur quatre OPJ, on a été trois en arrêt l’an dernier. » Ce surmenage, Margot l’impute à « un manque cruel de moyens, de gendarmes pour enquêter ».

Parfois, je me dis qu’il faudrait faire comme l’hôpital quand les urgences saturent : on ferme la brigade pour travailler sur nos PV et on ne prend que les plaintes urgentes. Mais ce serait montrer à la population qu’on est débordés, et ça, la hiérarchie ne le veut pas.

Margot.

À l’entendre, le judiciaire ne serait plus la priorité du commandement : « Moi comme d’autres OPJ, on sort des dossiers où on fait du super boulot et on ne reçoit pas un merci, rien. » Elle cite par contre des collègues ayant reçu une lettre de félicitations et une prime, parce qu’ils ont verbalisé beaucoup d’automobilistes dans le mois.

D’après la militaire, cette présence accrue sur la voie publique vise un objectif « très politique » : « Il faut ‘montrer du bleu’ comme on dit, car ça rassure les gens de nous voir. Sauf qu’ils n’imaginent pas que ceux qu’ils croisent sur le bord de la route sont souvent les mêmes qui ont à traiter les procédures pour viols, les meurtres, etc. »

« On nous demande de faire du low-cost »

Résultat, les PV s’entassent dans les bannettes. « Alors on nous demande de faire du low-cost : si on trouve quelques billes en cherchant un peu, on continue ; si on n’a pas le temps, on clôture. La logique, maintenant, c’est de clôturer à tour de bras pour qu’il y ait le moins possible de procédures en souffrance, montrer qu’on est efficace. Mais si on ne trouve pas les auteurs… »

Je n’ai plus l’impression de servir les victimes. Ce qui compte, ce sont les statistiques, faire plaisir à la préfecture.

Margot.

De cette relégation de l’investigation au second plan, découlerait une désaffection grandissante pour le métier. Celle-ci aurait empiré avec le renforcement des pelotons de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG), initié en 2022. « Beaucoup d’OPJ quittent les brigades pour partir en PSIG, où ils ne font plus grand-chose au niveau judiciaire. C’est fatiguant de voir qu’on est quatre en brigade à ramasser des procédures, quand à côté ils sont douze à n’en prendre aucune ! »

Margot entend aussi des collègues, pourtant « passionnés du judiciaire », dire qu’ils prendront leur retraite bien avant la limite d’âge. « Et je suis dégoûtée parce que ce sont des super gendarmes qui font bien leur travail, mais ils ne veulent plus s’épuiser. »

L’éclatement de l’affaire Lyhanna expose en pleine lumière les fragilités de l’institution judiciaire et des services d’enquête. Suffisamment pour provoquer une réelle prise de conscience ? Margot en doute : « Dans six mois, il se sera passé autre chose entre-temps et le judiciaire sera de nouveau mis de côté. On subit les événements plutôt que de les anticiper, alors que la gendarmerie doit évoluer face au changement de la société française. »

Contactée par Enquêtes d’actu, la direction générale de la gendarmerie nationale nous a invités à « patienter jusqu’à la parution des résultats de l’enquête administrative » sur l’affaire Lyhanna, rendus publics ce lundi 22 juin.

*prénom modifié à la demande de notre source qui requiert l’anonymat.

Source : actu.fr