Articles

Le - 10 ans après, l’ex-chef des gendarmes de l’Yonne se souvient de l’énorme braquage de l’A6

« C’étaient des kalachnikovs » : 10 ans après, l’ex-chef des gendarmes de l’Yonne se souvient de l’énorme braquage de l’A6

illustration agrandir l'image
Plus de neuf millions d’euros de butin ont été dérobés dans une attaque de fourgons au niveau du péage d’Avallon, en mars 2015. © Maxppp – Armelle Gacon

Nicolas Fillon

Publié le mardi 21 octobre 2025 à 7:31

TÉMOIGNAGE EXCLUSIF ICI AUXERRE – William de Meyer était commandant du groupement de gendarmerie de l’Yonne quand l’un des casses du siècle s’est produit en mars 2015 : plus de neuf millions dérobés lors d’un braquage de fourgons à Avallon. Il a accepté de revenir sur cette retentissante affaire.

Alors que toute l’attention médiatique en France et dans le monde est portée sur le spectaculaire cambriolage du Louvre, le procès d’un des plus gros casses du siècle, survenu il y a dix ans, est dans sa deuxième semaine. En mars 2015, environ 9,5 millions d’euros ont été braqués dans une attaque de fourgons sur l’autoroute A6, dans l’Yonne, à hauteur d’Avallon. Les malfaiteurs, après s’être emparés des camions de la société Temis, spécialisée dans le transport de biens précieux, ont surpris les convoyeurs à la barrière de péage pour les emmener sur une aire de chantier non loin de là, utilisé un tractopelle pour éventrer les fourgons, avant de prendre la fuite puis d’abandonner ces derniers un peu plus loin, près d’Auxerre, et de les brûler. Une grande partie du butin n’a jamais été retrouvée. Les présumés membres du commando et leurs supposés complices sont jugés depuis le 13 octobre devant la cour d’assises de Paris, dans un procès hors normes avec près d’un mois d’audience.

Et pour revenir sur cette retentissante affaire, ICI Auxerre a recueilli un témoignage exclusif, celui du commandant du groupement de la gendarmerie icaunaise au moment des faits. En 10 ans, William de Meyer, passé dans l’Yonne de 2014 à 2017, a pris du galon : le voilà désormais directeur adjoint à la Direction de la coopération internationale de sécurité, qui dépend du ministère de l’Intérieur. Mais jamais il n’oubliera ce 10 mars 2015. Réveillé par un coup de fil en pleine nuit, le militaire apprend qu’un vol de fourgons vient d’avoir lieu au niveau du péage d’Avallon, sur l’autoroute du soleil, l’A6. Les gendarmes sont alors envoyés en première ligne.

Un tractopelle utilisé pour éventrer les fourgons ensuite carbonisés : l’œuvre de « malfaiteurs particulièrement chevronnés » selon la justice. © Maxppp – Armelle Gacon

« On nous dit qu’il y a eu un braquage, que des objets de valeur dans des fourgons ont été emportés par les malfaiteurs. Mais on n’est pas encore conscient de la dimension du préjudice« , rembobine William de Meyer. « Le procédé de transport de ces marchandises choisi par les joailliers avait pour but de faire profil bas le plus possible pour ne pas attirer l’attention. Nous n’avions pas connaissance de la façon dont ils transportaient les marchandises, ou qu’elles étaient présentes sur la circonscription. » Des bijoux Cartier, des montres Rolex, des chutes d’or : 9,5 millions d’euros ont été dérobés par les malfaiteurs. Mais ça, William de Meyer le saura bien plus tard. Il doit d’abord faire en sorte de « geler la scène de crime », c’est-à-dire préserver les traces et indices laissés par les malfaiteurs avant d’engager leur poursuite.

Une course-poursuite qui aurait pu très mal se terminer

« On met en l’air deux hélicoptères, précise le militaire. Un de Dijon (Côte-d’Or) et un de Villacoulbay (Yvelines). Et on organise la nasse des patrouilles qui vont se resserrer sur l’itinéraire de fuite de l’adversaire de façon à le détecter. Très vite, on apprend des deux hélicoptères que malheureusement, les conditions climatiques ne leur permettent pas de poursuivre leur vol de nuit. On n’a donc plus de vision en troisième dimension, plus de vision aérienne. Néanmoins, sur le terrain, assez rapidement, on détecte une rame de véhicules de l’adversaire, en mouvement. »

Le général William de Meyer a dirigé le groupement de gendarmerie de l’Yonne de 2014 à 2017. – Brice Lapointe

Le convoi des voleurs est repéré, en fuite, sur la route, toujours dans l’Yonne. Une voiture avec deux gendarmes à l’intérieur le prend en chasse. « Cette patrouille au contact est constituée d’un jeune gendarme adjoint volontaire, sous contrat, qui vient d’arriver dans son unité, le Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (Psig) d’Avallon. Et d’un adjudant-chef, aguerri, qui est chef de bord, détaille William de Meyer. Pendant ce temps, en salle de commandement, on fait converger vers cette direction de fuite l’ensemble des patrouilles qu’on a pu mettre sur pied et qui sont maintenant à la recherche des malfaiteurs. »

Une course-poursuite qui reste encore gravée dans la mémoire de l’ancien chef du groupement de gendarmerie de l’Yonne. « Le point dont je me souviendrais longtemps, c’est le moment où notre patrouille est arrêtée par un véhicule qui se met en travers de la route. » En surgissent des individus armés qui mettent en joue les gendarmes. À ce moment-là, William de Meyer est en contact direct radio avec le plus gradé de son équipage. « Ces armes longues, mon adjudant-chef aguerri les identifie assez rapidement. Selon lui, c’étaient des kalachnikovs. Qui ont, comme vous le savez, des munitions qui perforent les gilets pare-balles légers et les véhicules. Là, il a un instant de décision. Soit forcer le passage, ce qui semble impossible puisque le véhicule leur barre la route. Soit engager le feu avec des malfaiteurs qui semblent tout à fait déterminés. Soit se dire que, par d’autres moyens, ces malfaiteurs pourront être appréhendés. »

« Quelques bijoux avaient été oubliés »

Et c’est cette troisième option qui va l’emporter. « Dans l’instant que les malfaiteurs ont laissé aux gendarmes pour déterminer leur action, les gendarmes ont décidé de cesser la poursuite. C’est le choix que fait l’adjudant-chef qui, lui-même, a une histoire particulière. Quelques années auparavant, à Lyon, un de ses camarades était mort dans ses bras dans des circonstances similaires. Il me rend donc compte de sa décision qu’il a dû prendre dans l’instant. Et je lui signifie qu’il a pris la bonne décision. En effet, quelques semaines plus tard, nous apprendrons que ce groupe de malfaiteurs semble pouvoir être identifié par les policiers de l’Office central de lutte contre le crime organisé (OCLCO), qui a déjà une petite idée de l’équipe avec qui ils auront affaire. »

Passée l’émotion, les gendarmes ont fini par retrouver les fourgons banalisés qui transportaient les bijoux et montres de luxe, à Quenne, et « que les malfaiteurs avaient précipitamment abandonnés. Les premières constatations ont permis d’établir que quelques bijoux avaient été oubliés, précise William de Meyer. À partir de là, le dossier ayant une dimension supérieure au groupement de gendarmerie de l’Yonne, il a été ensuite traité par d’autres »Les militaires icaunais ont donc été dessaisis de l’enquête judiciaire, au profit de l’OCLCO, spécialisé dans la lutte contre le banditisme armé et les groupes criminels organisés. « Ce qu’il y a de certain, c’est que, du fait du parcours de ces véhicules, c’est par hasard que l’affaire a eu lieu dans l’Yonne. »

10 ans après, William de Meyer ne ressent-il pas une petite pointe de frustration ne pas avoir pu poursuivre l’enquête d’une si grosse affaire ? « Vous savez, notre honneur, en ce qui concerne les unités territoriales de la gendarmerie, c’est la police judiciaire de proximité, à laquelle on est très attaché. Notre mode de fonctionnement même suppose de la complémentarité et de la subsidiarité. C’est-à-dire de savoir passer le ballon à un moment où l’on a fait le maximum et que d’autres peuvent faire mieux que nous. Ça fait partie des règles du jeu qui sont complètement intégrées et assumées. D’autant plus que là, les investigations ont donné des résultats. » Pour ce braquage, 14 personnes comparaissent devant la cour d’assises de Paris depuis le 13 octobre. Elles encourent des peines allant jusqu’à 30 ans de réclusion criminelle. Le verdict est attendu le 7 novembre.

Source : www.francebleu.fr