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« On est exposé à des armes plus dangereuses que les nôtres »… En manif, le délicat équilibre du maintien de l’ordre

Interview • Alors qu’une mobilisation d’ampleur doit se tenir partout en France ce samedi 17 octobre, le général Bertin Malhet, premier inspecteur de la gendarmerie mobile, revient sur la philosophie du maintien de l’ordre et les difficultés sur le terrain

Une mobilisation d'ampleur est prévue partout en France ce samedi 17 octobre.

Caroline Politi

  • Samedi 17 octobre, de nombreux rassemblements sont prévus partout en France à l’appel des « gilets jaunes », des étudiants, des lycéens… Un mouvement hybride dont on peine à mesurer l’ampleur.
  • « Ces dernières années, on assiste à une forme d’uberisation des mouvements avec les réseaux sociaux, c’est beaucoup plus spontané », estime le général de division Bertin Mahlet, récemment nommé inspecteur de la gendarmerie mobile.
  • Il revient pour 20 Minutes sur la philosophie du maintien de l’ordre à la française et les difficultés sur le terrain auxquelles sont confrontées les gendarmes mobiles.

«Gilets jaunes », étudiants, lycéens… Les appels à la mobilisation pour ce samedi 17 octobre se sont multipliés depuis plusieurs semaines. Si les contours de ce mouvement restent relativement flous, une chose est sûre : des actions et rassemblements sont prévus un peu partout en France. Comment encadrer cette mobilisation dont on peine à mesurer l’ampleur ? Et ce, alors même que la doctrine du maintien de l’ordre est de plus en plus souvent pointée du doigt.

Le général de division Bertin Mahlet, récemment nommé inspecteur de la gendarmerie mobile, revient pour 20 Minutes sur les difficultés auxquelles sont confrontées les forces de l’ordre lors des manifestations et répond aux critiques sur l’usage de la force en matière de maintien de l’ordre.

La mobilisation de samedi s’annonce hybride – « gilets jaunes », étudiants, lycéens… – et relativement difficile à estimer. Quelles sont les principales difficultés en matière de maintien de l’ordre d’un tel mouvement ?

Ce n’est pas la première fois qu’on a un mouvement hétérogène avec une convergence des luttes. Notre principale difficulté, c’est qu’il y aura vraisemblablement des populations assez différentes avec probablement des intentions qui le sont tout autant. On va avoir des gens qui viennent en famille manifester pacifiquement, des élus… Mais on sait que dès l’instant où il y a une mobilisation qui s’annonce massive, il va y avoir des black blocs qui vont se greffer et provoquer des troubles. Leur seul objectif est la déstabilisation. Notre rôle, c’est d’accompagner ce droit de manifester sans risque de se retrouver dans une situation insurrectionnelle.

Bertin Mahlet a été nommé en avril inspecteur de la gendarmerie mobile, un poste tout juste créé.
Bertin Mahlet a été nommé en avril inspecteur de la gendarmerie mobile, un poste tout juste créé. - Gendarmerie nationale

Comment anticipe-t-on un tel mouvement ?

Le maintien de l’ordre, c’est une affaire globale qui commence bien avant le début du cortège. Cela passe par le choix du tracé, un travail sur la voirie, contrôler les abords du cortège pour enlever les objets dangereux, filtrer les personnes qui ont une interdiction de paraître… Je sais que ces mesures peuvent être mal perçues alors que c’est pour sécuriser la manifestation. Si on retire les boules de pétanque dans les sacs, on a moins de risque de se retrouver dans une situation compliquée.

Cela passe aussi par la formation, lors de nos stages de perfectionnement où passent régulièrement les escadrons de gendarmerie mobiles. Certains exercices ont été ajoutés après les « gilets jaunes » ou d’autres crises pour coller à la réalité du terrain. Pendant ces formations, on les pousse dans leur retranchement pour que leur discernement, leur maîtrise du cadre légal et le bon emploi des moyens soient au rendez-vous, même dans la difficulté. Les gendarmes mobiles sont formés pour absorber une partie de la colère : les insultes, parfois les projectiles. Ça fait partie de l’exutoire, de l’accompagnement du droit sacré à manifester.

L’autre spécificité de samedi, c’est la démultiplication des sites. La mobilisation ne sera pas seulement à Paris et dans les grandes villes…

Ces dernières années, on assiste à une forme d’uberisation des mouvements avec les réseaux sociaux, c’est beaucoup plus spontané. Contrairement aux mobilisations syndicales classiques, il n’y a pas forcément d’organisateur bien identifié. Ce n’est pas anodin car cela signifie qu’il n’y a pas les services d’ordre des syndicats, pas de dialogue préalable… Comme il y a beaucoup d’imprévisibilité, il faut être en mesure de se préparer. En fonction des renseignements, les préfets font remonter leurs besoins en terme de renforts. A cet effet, le centre national des opérations de la gendarmerie, a préservé un maximum d’unités pour ce week-end.

Vous évoquez les imprévus. Comment gérez-vous justement cette situation ?

Il faut toujours garder une réserve d’intervention, des forces capables de parer à l’imprévu ou d’assurer une montée en puissance sur un secteur particulièrement dégradé. L’art du maintien de l’ordre, c’est de combiner la discrétion tant qu’il n’y a pas de difficultés et l’évaluation en permanence du risque pour appliquer les moyens nécessaires. Il faut être très réactif. S’il y a des black blocs, on ne peut pas laisser des exactions se commettre, on doit y aller. L’analyse est sur le moment. On doit intervenir dès les premiers regroupements et silhouettages [lorsqu’ils commencent à se préparer].

Est-ce que le schéma actuel du maintien de l’ordre – et notamment le maintien à distance – est toujours pertinent ? Comment expliquer que de nombreuses manifestations soient marquées par des débordements ?

La philosophie historique du maintien de l’ordre, c’est la distance : laisser le plus longtemps possible les forces de l’ordre loin des manifestants. La distance limite les affrontements. Sauf que la délinquance s’est invitée dans ces événements : quand vous avez des casseurs qui font capoter une manifestation, il faut les neutraliser. Le sujet de la judiciarisation s’est donc invité dans la doctrine. Cela veut dire qu’il faut identifier les auteurs et donc se rapprocher pour tenter de les interpeller. La majorité des cas de blessures, c’est à cause de ce contact trop proche et non du maintien à distance.

Le mouvement des « gilets jaunes » mais également les dernières manifestations lycéennes ont été marqués par des blessures très graves. Comment l’expliquez-vous ?

Un blessé, ce n’est pas une statistique, c’est un cas humain qui doit conduire à une réflexion immédiate. Il faut faire la lumière sur l’outil, le contexte et la manière dont il est utilisé. La plupart du temps, ces blessures se produisent lorsque les forces de l’ordre sont en train de répliquer à une agression, lorsqu’elles ne peuvent plus tenir le terrain autrement qu’en utilisant des artifices. Et dans ce cas, la grenade va partir sur l’attroupement en question. Mais la gendarmerie mobile est une force hiérarchisée et collective. Il y a toujours un superviseur pour les moyens les plus vulnérants, leur emploi ne relève pas d’une décision individuelle.

Les armes dont disposent les forces de l’ordre sont-elles adaptées aux mouvements actuels ?

Bien sûr que ce sont des objets dangereux même s’il faut bien les distinguer des armes létales. Nous tenons à ces moyens de force intermédiaire, le tout c’est de les employer à bon escient. Lumière, bâtons, lacrymogène, grenades, LBD… Toute cette panoplie contribue à l’emploi mesuré de la force légitime. Il ne faut pas oublier qu’on reçoit des cocktails Molotov, des bouteilles d’acides, des cailloux, des boules de pétanque, des armes pyrotechniques comme les mortiers d’artifice… On est exposé à des armes plus dangereuses que les nôtres. Ces moyens – légaux, je le rappelle – répondent à un besoin, ils s’inscrivent dans cette échelle de graduation.

Le 1er octobre, la Ligue des droits de l’homme regrettait « l’usage indiscriminé des gaz lacrymogènes et d’armes sublétales mutilantes, contraires au droit international ». Qu’est-ce que ça vous évoque ?

Le nuage de lacrymogène, par définition, ce n’est pas discriminant. Le LBD l’est : il sert à se défendre face à un individu identifié, porteur d’une menace imminente. On ne tire pas n’importe où. Tout emploi de la force est tracé, comptabilisé, apparaît dans nos rapports. Il faut aussi rappeler que lorsque ces moyens sont utilisés les gens sont prévenus qu’ils doivent quitter les lieux. On a des haut-parleurs puissants, les sommations ont été modernisées… Ceux qui s’exposent à ça le font consciemment. Ces outils intermédiaires sont nécessaires. Désarmer les forces de l’ordre n’est pas la solution. N’oublions pas qu’il y a des groupuscules parfaitement équipés en face, une montée objective de la violence. Mais on peut réfléchir ensemble à d’autres moyens alternatifs ou complémentaires qui vont s’insérer dans cette chaîne de gradation.

Source : www.20minutes.fr