« Le Bataclan, on vit avec » : dix ans après, deux hommes se souviennent
David, policier, et Henrick, ancien gendarme, se rencontrent pour la première fois dans le cadre de ce reportage à La Réunion. Tous deux ont vécu la nuit du 13 novembre 2015, chacun d’un côté différent des portes du Bataclan. Ensemble, ils acceptent de se souvenir et de témoigner.
Publié le 13 novembre 2025 à 03h20
Modifié le 13 novembre 2025 à 09h44
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Ils ne s’étaient jamais vus. Et pourtant, dès les premiers mots au commissariat du Chaudron, une évidence s’impose. « On ne se connaissait pas, mais il y a un lien entre nous, celui du Bataclan », confie David, alors policier à la BAC 75 en 2015. À ses côtés, Henrick, ancien gendarme d’un groupe d’intervention en mission à Paris à cette époque, approuve : « hormis mes collègues de l’époque, je n’ai jamais parlé de cette nuit avec quelqu’un qui l’a vécue aussi. »
Regardez le reportage de Réunion La 1ère :
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Vendredi 13 novembre 2015
Ce soir-là, alors que groupe Eagles of Death Metal se produit au Bataclan, trois hommes armés ouvrent le feu sur la foule. David fait partie des premiers hommes de la BAC à arriver sur les lieux. Il sécurise une sortie de secours située à l’arrière, puis entre dans la salle de concert.
Henrick, lui, se trouve à plusieurs kilomètres de là : « on était devant la télé, on regardait le match au Stade de France quand on a reçu l’ordre de partir sur Paris… On ne s’attend pas à tout ce qui va suivre, aux images choquantes, aux corps… »
L’odeur du sang
Dix ans ont passé, mais les souvenirs restent gravés. Il y a les images, bien sûr, que les deux hommes ne nous décrivent pas. Mais il y aussi tout le reste. « Ce dont je ne peux pas me débarrasser, c’est l’odeur du sang, raconte David. Quand je bricole, que je me coupe, l’odeur du fer me ramène là-bas. »
Pour Henrick, il y a aussi le souvenir de cette même odeur, ainsi que de « cette atmosphère lourde, pesante, comme si quelque chose nous tombait dessus. Et puis les bruits de la radio qui montrent que c’est la panique à Paris ».
La peur
Les deux hommes n’ont aucune honte à parler de la peur, notamment dans le cadre de leur métier. « Sur chaque intervention, la peur existe », dit David. Déjà pères de famille à l’époque, ils ont pensé qu’ils pourraient ne pas revenir de cette mission.
« À un moment, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé mon épouse pour lui dire au revoir »David, encore très ému
« En partant, j’ai appelé ma femme et je lui ai dit : si tu n’as pas de nouvelles d’ici quelques heures, c’est qu’il s’est passé quelque chose. Dès que c’est fini, si je suis encore là, je te donne des nouvelles. »Henrick
« Le Bataclan, on vit avec »
Aujourd’hui, David est toujours policier : « tant que j’ai la petite étincelle dans les yeux, la motivation de sauver des vies, je continue. » Revenu travailler sur son île natale, l’homme de 47 ans ne va pas s’attarder sur les commémorations : « j’essaie de ne pas trop regarder les médias quand arrive le 13 novembre. Mais j’y pense. On vit avec. »
Henrick, lui, a quitté la gendarmerie. A 44 ans, il est formateur et pompier volontaire. Même s’il a changé de vie, le Bataclan l’accompagne toujours : « même aujourd’hui, dès qu’on parle d’attentat, j’ai des flashs. Quand je vais à un concert, je repère les sorties, je ne me mets jamais au milieu… Je ne retournerai jamais au Bataclan. Même passer devant, c’est trop dur. Mais on avance, on vit avec. »
Des mots qui ne passent pas
« Une personne qui n’a pas vécu le Bataclan ne peut pas en parler, poursuit David. J’ai souvenir du personnel hospitalier, des pompiers qui étaient très choqués, donc je pars du principe qu’un médecin du SMUR qui arrive et qui est choqué… Ca veut dire qu’on n’était pas près pour le vivre. Alors en parler… J’ai essayé lors d’un entretien mise en place par la BAC avec une psychologue et elle s’est mise à pleurer. Je me suis senti mal à l’aise. Alors, j’ai évacué avec les collègues ».
De son côté, Henrick a suivi une thérapie de plusieurs mois, mais sa première séance avec une psychologue, il s’en souvient également : « Elle s’est figée. J’ai compris que certains mots ne passent pas et que les autres ne pourront pas comprendre. Même avec mes enfants, je ne raconte pas tout. Je veux les protéger. Mais avec lui (il désigne David), sans se connaître, on peut se parler ». David, les bras croisés, acquiesce.
La mission la plus choquante de leur carrière
« M’attendre à une situation pire que le Bataclan ? Je trouve que c’est compliqué vu que le Bataclan c’était catastrophique. Moi ce que j’ai vécu, je n’oublie pas, conclue David. Je ne le souhaite à personne en tant que policier, ni personnel médical car ils ont été dépassé… »
C’est seulement le lendemain en fin de matinée que les deux hommes ont terminé leur mission au Bataclan après une nuit blanche. Quelques heures plus tard pourtant, ils reprenaient déjà le service. Une manière peut être d’échapper à ce qu’ils venaient de vivre.
Car Henrick et David sont d’accord : cette nuit-là reste leur mission la plus marquante et la plus choquante de leur carrière en tant que gendarme et policier. « On ne tourne pas la page, dit sobrement Henrick. On apprend simplement à vivre avec ».
Source : la1ere.franceinfo.fr