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Le - Actuellement, il n’y a aucun projet pour la sécurité

« Actuellement, il n’y a aucun projet pour la sécurité » (Claude Guéant à AEF Sécurité globale)

« Si j’étais resté ministre plus longtemps, j’aurais relancé un grand projet pour la police. Un grand corps a toujours besoin d’avoir un projet et, actuellement, il n’y a aucun projet pour la sécurité, c’est dommage. » C’est ce qu’affirme l’ancien ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, dans une interview accordé à AEF Sécurité globale. Le prédécesseur de Manuel Valls estime notamment que la fusion des corps d’officiers et de commissaires, actuellement en discussion, « serait une bonne chose. Il y aurait pas mal d’avantages fonctionnels à en tirer. Cette fusion va dans le sens de l’histoire ».

Claude Guéant rappelle qu’il a notamment œuvré à la création de la DCRI lorsqu’il était secrétaire général de l’Élysée. « Cela n’a pas été simple de changer de culture et cela reste toujours perfectible, mais notre objectif était de mettre un terme à l’activité des renseignements généraux, qui n’avait plus de raison d’être dans la France du XXIe siècle. » Interrogé sur la mise en place de la préfecture de police de Marseille, il estime que ce dispositif « n’apporte strictement rien ».

AEF Sécurité globale : Vous avez été, au cours des dernières années, directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur, secrétaire général de l’Élysée lorsqu’il a été élu président de la République, et enfin ministre de l’Intérieur de février 2011 à mai 2012. Quels ont été, selon vous, les faits marquants de cette période ?

Claude Guéant : Je pense que, dans les faits à retenir, il y a tout d’abord la réforme de l’administration territoriale, dans le cadre de la RGPP [mise en œuvre à partir de 2007]. Cela a été difficile, mais il fallait simplifier les administrations. Cette réforme a ouvert la voie à des économies, mais a également généré pour les usagers des simplicités porteuses de beaucoup d’intérêts. Je regrette néanmoins qu’il n’y ait pas eu assez d’efforts immédiats pour faire en sorte que les fonctionnaires s’approprient tout de suite cette réforme.

Pour ce qui concerne la sécurité, j’ai pu constater avec satisfaction en arrivant au ministère de l’Intérieur que la réforme, pour laquelle j’avais pesé quand j’étais à l’Élysée, prévoyant de placer sous une seule autorité la gendarmerie et la police [entrée en vigueur en 2009], était passée dans les mœurs sans difficultés. Cela a créé un état d’esprit complètement nouveau et une volonté constante d’entente et d’entraide. Des synergies considérables se sont mises en place, notamment la création d’un seul service de l’informatique et des transmissions, en s’appuyant sur la très grande force qu’avait la gendarmerie dans ce domaine.

Nous avons également unifié le renseignement intérieur au 1er juillet 2008. Cela n’a pas été simple de changer de culture et cela reste toujours perfectible, mais notre objectif était de mettre un terme à l’activité des renseignements généraux, qui n’avait plus de raison d’être dans la France du XXIe siècle. La nature des menaces a changé et il faut aujourd’hui se concentrer sur les menaces terroristes et extrémistes. Nous avons donc fusionné la DST et les RG pour créer la DCRI. Nous sommes ainsi passés d’une DST de 1 300 à 3 000 personnes. Cela montre bien que, quantitativement, le potentiel mis au service de notre sécurité a été renforcé.

Parmi les points marquants, je note également les résultats qui se sont améliorés. Cela est notamment dû à ma demande pour que les services soient proactifs et que la délinquance révélée par l’initiative policière augmente. Début 2012, la délinquance a amorcé une forte chute. Depuis 2002, on voit une baisse du nombre d’actes de délinquance et de la criminalité de 17 %. Dans certains domaines, le succès a été moindre, notamment les cambriolages, mais ce phénomène est partiellement explicable par la grande influence de l’immigration d’Europe centrale sur ce type de criminalité. Il y a eu également un recul considérable des homicides et des violences de voie publique. Les violences intra-familiales ont augmenté, mais je suis tout de même plutôt satisfait de ces résultats, car les femmes, grâce à la mise en place de cellules spécifiques d’accueil, se sont trouvées libérées dans leur parole.

Un des grands succès fut également la politique de sécurité routière. Depuis la mise en place des radars autoroutiers, à partir de 2002, nous avons sauvé 23 000 vies pour tomber en dessous de 4 000 morts par an. Pourtant, lorsque je suis arrivé au ministère de l’Intérieur, les choses allaient mal et les chiffres repartaient à la hausse. Nous avons fait énormément de progrès, mais je pense que le jour où nous aurons des éthylotests anti-démarrage, nous franchirons un cap décisif.

AEF Sécurité globale : Quel regard portez-vous sur l’action de votre successeur, Manuel Valls ?

Claude Guéant : Je distingue deux volets : en matière de sécurité, le discours de Manuel Valls me convient tout à fait, même si je ne suis pas sûr que ses analyses sur la Corse soient réellement fondées. Mais il ne s’agit que de discours et cela est très différent des résultats et des moyens. Une politique de sécurité ne dépend pas que du ministère de l’Intérieur, c’est une politique du gouvernement, du Premier ministre et du président de la République. François Hollande a annoncé un certain nombre d’intentions dans le domaine pénal et il s’y tient, mais ce sont des mauvaises intentions. Ainsi, la suppression du tribunal pour mineurs, la remise en cause des peines planchers et des peines de sûreté ne vont pas dans le bon sens. La circulaire de politique pénale a été présentée en conseil des ministres, ce qui est inédit, donc cela signifie qu’elle a été avalisée par le gouvernement et le président de la République. Cette circulaire dit en substance : « On n’exécute plus les peines tant que les prisons sont pleines », c’est un gros problème.

En ce qui concerne les résultats, pour l’instant, j’attends. Je constate que les violences aux personnes augmentent chaque mois autour de 10 % depuis que le gouvernement est en fonction. Je pense également que ce n’est pas parce que l’on met une centaine de policiers en plus sur le terrain que cela changera les choses.

Au sujet de l’immigration, je suis plus critique envers Manuel Valls. J’ai mené un combat, en tant que ministre, pour favoriser l’intégration sur le territoire et par conséquent réguler les flux, afin que l’intégration réussisse. Les signes donnés aujourd’hui par Manuel Valls me semblent aller dans le mauvais sens. Il veut plus de naturalisation. Cela ne me gêne pas qu’il y ait plus de nouveaux Français, mais à condition qu’ils remplissent toutes les conditions, qu’ils adhèrent à nos valeurs, qu’ils pratiquent correctement le français…

AEF Sécurité globale : La sécurité privée peut-elle constituer un relais de l’État pour assurer la sécurité ?

Claude Guéant : Dans les années 1990, la sécurité était exclusivement l’affaire de l’État. Un effort doctrinal a été mené et aujourd’hui, on sait que la sécurité est l’affaire de l’État, mais aussi des polices municipales et des entreprises de sécurité privée. Nous avons renouvelé le concept d’appréhension de la question de sécurité. Il faut trouver une bonne articulation. Aujourd’hui, plus personne ne considérerait comme normal que des policiers soient à l’entrée d’une banque. Il ne faut pas négliger non plus les moyens automatiques de contrôle, telle que la vidéosurveillance. Cela fait partie de la recherche d’une meilleure productivité dans la police.

AEF Sécurité globale : Quelle est la marge de manœuvre d’un ministre de l’Intérieur face aux syndicats de police ? Quel est le poids des représentants de la gendarmerie ?

Claude Guéant : La gendarmerie a mis en place un système d’association du personnel très remarquable. Les membres du CFMG (Conseil de la fonction militaire gendarmerie) sont très régulièrement reçus au ministère de l’Intérieur, tout comme les associations de femmes de gendarmes qui comptent beaucoup. Le dialogue est donc très soutenu, même si ce n’est pas la même forme de dialogue qu’avec les syndicats : chaque réunion avec le ministère est minutieusement préparée, les membres du CFMG décident collectivement de qui va poser une question…

Les syndicats de police ont une place importante, ils ont souvent beaucoup de choses à dire et c’est souvent très intéressant. Nous avons mené de grandes réformes avec les syndicats, comme la réforme des corps et carrière, en 2004, dont je suis très fier. Si j’étais resté ministre plus longtemps, j’aurais relancé un grand projet pour la police. Un grand corps a toujours besoin d’avoir un projet et actuellement il n’y a aucun projet pour la sécurité, c’est dommage.

AEF Sécurité globale : Le rapport complémentaire de l’IGA et de l’IGPN sur la fusion des corps d’officiers et de commissaires, que vous aviez demandé, vient d’être rendu public . Êtes-vous favorable à cette fusion ?

Claude Guéant : C’est un sujet délicat parce qu’il y a une forte attente du côté des officiers et beaucoup de prudence de côté des commissaires. Nous avons fait quelques pas dans le domaine de la symbolique, en mettant en place notamment des formations communes. Mais aujourd’hui, je pense que ce serait une bonne chose d’aller vers une fusion. Il y aurait pas mal d’avantages fonctionnels à en tirer. Cette fusion va dans le sens de l’histoire.

AEF Sécurité globale : Que pensez-vous de la création de la préfecture de police de Marseille ?

Claude Guéant : Il est aberrant d’avoir enlevé de Marseille le préfet délégué, Alain Gardère, qui était le plus compétent pour occuper ce poste et qui avait obtenu des résultats immédiats et sensibles. La délinquance générale avait baissé. Je trouve qu’une préfecture de police n’apporte strictement rien et va même à l’encontre de ce que le gouvernement préconise : il demande en effet plus d’unités dans l’action publique, plus de coordination, alors que la structure même de la préfecture de police constitue un fractionnement. Pour assurer la sécurité, il faut agir aussi sur la prévention et avoir tous les moyens de l’État en la matière, or les compétences du préfet de police sont limitées. Je ne vois pas le pouvoir supplémentaire que l’on tire de cette création.

Source : Dépêche n° 7860  Paris, mercredi  12 décembre 2012

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